Le Musée chinois du quotidien

Le fonds François Dautresme, collectionneur, photographe et marchand du quotidien chinois.

par Christophe Comentale

Inauguration le 11 juillet 2018 à 19h au centre culturel OMDP de Lodève.

« Il ne viendrait pas à l’idée d’un Chinois de fabriquer quelque chose de laid. Pour lui un objet beau étant un objet bien fabriqué, et l’objet bien fabriqué étant un objet utile, seul l’utile est beau et le beau est forcément utile. L’économie dicte le geste. L’artisan prend ses ordres auprès du matériau. Le matériau donne une seule réponse. Le génie va de pair avec la récupération. Et comme en Chine tout se tient et que les contraires font bon ménage, on admet qu’une maison et sa cour, correctement orientées, représentent le monde, que trois perspectives opposées puissent coexister sur une peinture de paysan, que tous les matériaux aient le droit d’exister, que la langue écrite soit un artisanat qui rend service à la réalité des choses et que le mot soit fabriqué comme un objet ».

Françoise Dautresme, Le voyage en Chine, Paris : FD, 1976.

Le siège du centre culturel OMDP (Ô Marches Du Palais), une superbe chapelle bâtie en 1865, est situé dans le centre historique de la ville de Lodève, un pâté de maison derrière la halle dédiée au sculpteur Paul Dardé. Le bâtiment a été restauré depuis une dizaine d’années par le propriétaire du lieu, Jean-Christophe Mironneau, sculpteur de formation et désireux de promouvoir des événements hors du commun. Ainsi, sur trois niveaux, soit près de neuf cents mètres carrés, il encourage, depuis plusieurs années, des mises en place d’expositions présentant des pans originaux de l’histoire de la création en Occident et en Asie sinisée.

Il est épaulé en cela par Didier Scuderoni, Directeur des expositions, commissaire exécutif du projet. Ce chercheur libre est aussi le scénographe régulier d’expositions patrimoniales dont certaines en liaison avec différentes institutions, dont l’université des arts de Taiwan, le Muséum national d’histoire naturelle, l’institut de recherches de Dunhuang. Le lieu accueille aussi des événements associatifs et des journées d’études en liaison avec les expositions.

L’intérêt de Didier Scuderoni pour les pièces collectionnées par François Dautresme est lié, notamment, à sa connaissance de la Chine et de Taiwan, lieux où il s’est rendu de façon répétée pour la mise en place et les choix de pièces destinées à des événements culturels sur la diffusion des connaissances et la mise en valeur des collections. A cela s’ajoute son aura de spécialiste de matériaux comme le bois, la céramique, domaines dans lesquels il a reçu une formation spécifique. Il travaille en étroite collaboration avec différents scientifiques et professionnels qui ont, d’ores et déjà, rejoint ce lieu et dont Françoise Dautresme, parente et collaboratrice du collectionneur, est la présidente d’honneur.

Afin d’accompagner cette ouverture, un comité scientifique composé de chercheurs et d’universitaires soutient ce projet : Emmanuel Lincot, sinologue, professeur à l’Institut catholique de Paris, Marie Laureillard, sinologue, maître de conférences à l’université de Lyon, Anna Romanello, professeur à l’Institut des Beaux-arts de Rome, Lucie Rault, sinologue, Muséum national d’histoire naturelle…

De l’activisme comme recherche et connaissance du terrain

En 1966, la CFOC (Compagnie Française de l’Orient et de la Chine) est créée par François Dautresme (1925-2002), qui arpente, dès 1963, l’Empire du Milieu. Cet homme singulier n’était pas inconnu à ce binôme lodevois très actif. Il en est encore de même pour nombre de collectionneurs, d’amoureux des arts graphiques de ce pays qui ont été des clients de ces différentes boutiques, toutes désireuses de montrer des objets « beaux » réalisés dans des matériaux naturels et pour un prix tout à fait abordable. Lorsqu’un associé indélicat pousse François Dautresme et son équipe hors de la société, ce dernier doit faire face à cette adversité lourde. Ce qu’il fait en repartant en Chine, dans différentes régions du pays, afin d’y sélectionner des pièces d’artisanat larges et diverses ou des objets qui sollicitent sa curiosité. La collection est menée en parallèle à cette activité. C’est ainsi qu’un noyau fort de pièces en différents matériaux s’étoffe considérablement. La terre, le bambou, le papier, le bois, le métal, autant de matériaux qui vont sublimer une production unique.

Durant quarante ans, François Dautresme a manifesté une insatiable curiosité des savoir-faire, pour un patrimoine lié au quotidien, à l’archéologie et à des aspects divers de la culture chinoise qu’il craignait de voir disparaître à tout jamais. Ce qui l’a poussé à parcourir les campagnes de la Chine, du Henan à la Mongolie, et jusqu’aux lisières des sables du Taklamakan. François Dautresme, comme le rappelle Françoise Dautresme, designer, femme de lettres, collaboratrice de toutes les heures et collectionneuse aussi, est devenue la gardienne de ces trésors. « Il faisait inlassablement l’éloge de l’essentiel, de cet Art de vivre, art de survivre, repris pour l’exposition que la Fondation Miro’, à Barcelone, lui a consacré en 1995. En 2000 une exposition de prestige, L’emballage en Chine sous les Qing, a lieu à la Cité interdite sous la direction de Yang Xin. Six ans plus tard, Chine, trésors du quotidien est présentée au Forum Grimaldi de Monaco – du 10 avril au 16 mai 2010.

Avec Chine, célébration de la terre, en l’Espace Fondation EDF, à Paris, est exposé à l’automne 2010, un ensemble de pièces qui met l’accent sur le raffinement des objets de vannerie adaptés à chaque usage. « Pour chaque tâche, un récipient, un outil adéquats et une étonnante noria de bois ». Ajoutons que ce marchand à l’œil sûr se double d’un collectionneur mû par une sensibilité forte. François Dautresme a, en effet, aussi bien rassemblé des terres cuites funéraires que des céramiques et porcelaines populaires ou tout autant des pièces de grande qualité, céladons Song, bleus et blancs ou monochromes, notamment Qing, des laques rouges et noires, des jades, pierres dures, bijoux, perles et plumes, bronze et pâte de verre, des parures en plume de martin-pêcheur, des meubles populaires ou en huanghuali, comme ces tables à luth horizontal, ces cabinets ou l’extraordinaire paire de chaises de repos dont l’assise et le dossier sont de superbes plaques de pierre céladon. On découvre aussi des objets rares de lettré : pots à pinceau aux patines séculaires nés de racines ou de troncs disparus, pierres de rêve associant calligraphie et propos poétiques. Une place importante est faite aux soieries et broderies, vêtements et ornements. Le rare n’empêche nullement la présence des objets populaires, de médecine traditionnelle ou de la Révolution culturelle, statues de Mao, collages et images, jouets d’enfants et théâtres d’ombres, instruments et outils, cerfs-volants et estampes, chapeaux et ombrelles, cirque à souris et arènes à grillons… Une sélection de livres pratiques : manuels de médecine traditionnelle chinoise, flores, voisine avec d’étonnantes et désormais rares gravures sur bois de Nouvel an,…

 » Celui à qui un spécialiste de la Chine avait décerné le titre de  » Guimet de la Chine quotidienne  parcourt la Chine avec une double casquette: le commerçant digne héritier de la Route de la Soie, désireux de faire connaître la culture du quotidien chinois et tout particulièrement celle du monde paysan et dont il prévoyait la lente disparition. Il est également le collectionneur dont José Artur disait qu’il avait l’œil absolu qui attribuait la même importance à une cage à grillon en bambou et à une céramique Han. Cette passion pour la Chine, il l’avait héritée de son oncle Jacques Dautresme, Capitaine au long cours aux Messageries Maritimes, homme qui lui avait transmis son amour pour ce pays.

 La fin d’une quête

Le 10 octobre 2017, l’étude Piasa a dispersé plusieurs milliers d’objets. Une scénographie adaptée à la masse des pièces à vendre a réuni un nombre important de collectionneurs français et étrangers dont nombre de chinois désireux de pouvoir acquérir ces pièces qui sont de plus en plus rares en Chine. En raison de leur provenance, les objets, ont atteint des prix parfois surprenants ou paradoxaux… Certains, mal identifiés, ont disparu, mal cernés…

Comme le rappelle Françoise Dautresme, « cette vente est autant un succès qu’un échec, celui qui n’a pas permis de mener à son terme la recherche d’un lieu de mémoire pour les collections de François Dautresme ». C’est pourquoi, afin de pallier ce manque, elle a, en parallèle avec cette énorme dispersion, commencé une patiente politique de donation à des institutions patrimoniales : gravures chinoises de Nouvel an et xylographies ethniques à la bibliothèque du Muséum à Paris dès 2017. En février 2018, le musée Louis Vouland d’Avignon a été destinataire de pièces patrimoniales destinées à étoffer des fonds qui privilégient la richesse des arts graphiques. Durant la même période, un ensemble de livres anciens et de manuscrits chinois sont entrés dans les fonds de la bibliothèque de Fels à l’Institut Catholique de Paris. D’autres institutions chinoises comme l’université de Tianjin, spécialisée dans les images populaires, ont fait savoir leur intérêt pour ces pièces précieuses.

Quant à l’ensemble de quelque 35 000 photos laissées par François Dautresme, il nourrit le récit de ces campagnes oubliées, bousculées par la course effrénée à la modernité. Un patrimoine exceptionnel qu’il faut montrer pour assurer sa survie. Françoise Dautresme a entrepris de trouver un lieu qui soit en mesure de les valoriser. Elle n’exclut aucune piste, pas même celle d’une vente spécialisée si les institutions ne manifestent pas un réel intérêt pour cet ensemble unique, comme le constatent les conservateurs spécialistes de la photographie.

Souvenir.

Le texte poétique présenté ci-après – suivi de sa traduction – a été écrit pour François Dautresme par Monsieur Yang Xin 杨新 en poste à la Cité interdite de Pékin, en souvenir de sa visite dans un village de la province du Shanxi. Il rappelle le sens de certaines de ces images liées au milieu rural qui facilite une esthétique appropriée à ce binôme Homme – Nature :

曲曲弯弯溪畔路,重重叠叠眼前山。

和烟和雾村边树,自去自来童牧还。

Face au regard, la route et une crique en lacets, les montagnes enchevêtrées,

Des arbres, un village entre nuées et brumes, les allées et venues du jeune gardien de troupeaux.

Un musée de la Chine du quotidien

Françoise Dautresme a choisi le centre culturel OMDP de Lodève, un établissement libre face aux structures institutionnelles, comme lieu de mémoire destiné aux collections. Elle a remis fin décembre 2017, quelque cinq cents pièces au Centre culturel de Lodève, à charge pour lui de les répertorier, classer, valoriser pour qu’elles puissent, le cas échéant, être étoffées. Comme le constate Didier Scuderoni, « nous avons, dans un premier temps, installé les fonds ainsi collectés, dans une réserve destinée au tri, à la mise en ordre thématique de ce fonds qui devra éclairer d’un jour particulier la richesse des métiers chinois liés au monde rural ». Des donations complémentaires sont en cours, ce qui devrait permettre d’atteindre un millier de pièces.

Parmi ces pièces, le bureau, le fauteuil de François Dautresme, des meubles chinois qui étaient son quotidien, des cahiers manuscrits dans lesquels il consignait ses achats, déplacements. Il y dessinait aussi les objets qu’il trouvait en tous lieux. Les pièces ne sont pas liées à la collection, mais illustrent le processus de travail de cet homme hors du commun. Ce long et délicat traitement va aller de pair avec la mise en place d’un espace muséologique destiné à devenir dès la deuxième moitié de 2018 un lieu permanent sur un des niveaux du centre.

Dès le début du deuxième trimestre de cette même année 2018, le 20 avril, une exposition de préfiguration a réuni un florilège de pièces de toutes sortes présentées selon un classement thématique. Cette première approche a permis aux visiteurs nombreux de comprendre l’intérêt de ces objets. Quelques gravures de Nouvel an, des collages somptueux dont le musée possède un fonds important, de même une riche collection de pièces relatives au grillon, au pigeon, des outils destinés au travail de la terre, à la réparation des instruments divers. Un fonds d’objets de la période maoïste a aussi rejoint le centre. « Nous continuons la restauration de pièces de dimensions peu courantes – confie encore Didier Scuderoni – comme cette voiture à cheval Qing (ère jiaqing, [1796-1821] ), acquise par François Dautresme au musée de Nankin – que des caractères de longévité ornent. Cette pièce est elle aussi le reflet de la générosité de Françoise Dautresme, qui ne cesse d’encourager notre entreprise. Mais nous souhaitons garder le mystère sur certains objets qui seront présentés lors de l’inauguration de ce musée chinois du quotidien, manifestation à laquelle sera présente Françoise Dautresme. Il faut aussi rappeler l’implication de Jean-Christophe et Fatna Mironneau ainsi que de toute l’équipe qui concourt à cette belle aventure ».

Il est prévu, dès que possible, de publier un catalogue des pièces les plus représentatives. Ce travail est en cours, sous l’égide du comité scientifique. Il permettra d’actualiser le catalogue rédigé par François et Françoise Dautresme, Méomoire de la Chine, publié lors de l’exposition qui s’est tenue au musée des arts décoratifs de Bordeaux en 2004.

A terme, au fil des recherches entreprises avec des institutions spécialisées, par exemple afin d’accompagner des expositions temporaires, des articles plus monographiques seront rédigés. Différentes institutions chinoises sont, d’ores et déjà prêtes à apporter leur contribution à cette action destinée à ne pas effacer la place de ce grand amateur de la Chine de la deuxième moitié du XXe siècle qu’a été François Dautresme.

A Françoise Dautresme le mot de la fin. Comme elle aime à le rappeler : « plus connu en Chine qu’en France, François Dautresme était à la fois pour les Chinois un capitaliste clairvoyant et Lao Du, ce qui le faisait entrer dans l’intimité de la Chine quotidienne ».

 

Eléments bibliographiques

Articles                                                                                                                          

Catalogues d’expositions

  • Mémoire de la Chine : Hommage à François Dautresme / Françoise Dautresme ; iconographie, Elsa Ritzenthaler ; préface d’Alain Juppé.
  • [Exposition. Monaco, Grimaldi forum. 2004]. Chine, trésors du quotidien : sur les traces de François Dautresme : [exposition, 9 avril-16 mai 2004, Grimaldi Forum] / [catalogue sous la dir. de Jean-Paul Desroches]. Milano : Skira, 2004. 195 p. : ill. Bibliogr. pp.194-195.

 

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