Le Musée chinois du quotidien, ou la beauté de l’art utilitaire

par Marie Laureillard[1]

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En visitant le nouveau Musée chinois du quotidien – espace François Dautresme à Lodève, dans la région de Montpellier, c’est toute une page d’histoire qui s’écrit sous nos yeux, toute la mémoire de la Chine du vingtième siècle qui ressurgit. Si l’on peut penser à première vue qu’il s’agit d’une sorte d’écomusée exotique transplanté en Occitanie, on est très vite ébloui par la beauté de tous ces objets que François Dautresme a patiemment amassés en sillonnant la Chine des années 1960 aux années 1990. Suivant son goût, sans a priori, ce marchand d’art passionné se laissait guider par son instinct et son goût esthétique, se contentant, comme il le disait lui-même, « d’ouvrir les yeux et les oreilles, avec comme seul fil conducteur celui des rencontres fortuites. En effet, partout en Chine, les gens sont assis sur des trésors qu’ils ignorent. »

Installé au cœur de la ville de Lodève dans une chapelle bâtie en 1865, siège du centre culturel « Ô Marches du Palais », le musée compte actuellement six cents objets (ill. 1). Lors de son inauguration le 11 juillet 2018, il devrait en accueillir le double grâce aux dons généreux de Françoise Dautresme, cousine et héritière du collectionneur, fidèle collaboratrice et précieux témoin de ses aventures en Chine, elle-même femme de lettres et designer. Celle-ci a pris la décision de se séparer d’une bonne partie de la collection en octobre dernier par l’intermédiaire de la maison de vente Piasa pour ne plus en garder que la quintessence. À la différence d’un autre grand marchand d’art comme C.T. Loo, François Dautresme avait su préserver ses trésors, qu’il souhaitait voir présentés dans ce qu’il appelait lui-même, par anticipation, le « Musée chinois du quotidien ». C’est donc la fine fleur de cet impressionnant ensemble qui a été offerte à Lodève afin de respecter le souhait de celui dont on disait qu’il avait « l’œil absolu », et c’est à Christophe Comentale, conservateur en chef au Musée de l’homme à Paris et désormais à la tête du comité scientifique de ce tout jeune musée, que l’on doit le choix de ce lieu enchanteur situé dans une région où les chaleurs estivales peuvent parfois évoquer la Chine des rizières. Le bâtiment de la chapelle a été soigneusement restauré depuis une dizaine d’années par le propriétaire du lieu, Jean-Christophe Mironneau, épaulé par Didier Scuderoni, commissaire exécutif du projet et auteur de l’élégante scénographie. Par ailleurs, en février 2018, le musée Louis Vouland d’Avignon a reçu de la donatrice des pièces patrimoniales destinées à étoffer des fonds axés sur les arts graphiques.

François Dautresme (1925-2002) hérita de son oncle Jacques Dautresme, capitaine au long cours, sa passion pour la Chine, où il entreprit dès les années 1960 de collecter des milliers d’objets révélant l’ingéniosité créative du peuple chinois. Fondateur de la Compagnie française de l’Orient et de la Chine, cet homme d’affaires avisé, à la fois ethnologue et designer, constitue au fil des ans une magnifique collection d’une dizaine de milliers d’objets fabriqués dans les matériaux les plus variés, allant des fibres textiles à la céramique, au bois et au métal, qui reflètent la société de l’époque sous ses multiples facettes. « Dès son enfance, il est passionné par les objets et la nature, raconte sa cousine. Leur beauté secrète l’intéresse plus que l’abstraction et les livres. Or, les objets s’échangent. Il deviendra donc collectionneur et marchand, comme on l’était à l’époque des Routes de la soie. Mais les affaires restent l’instrument de sa passion, jamais sa vie. » Sensible à leur perfection technique, il tente de conférer une certaine cohérence à sa collection afin de mieux illustrer ce qu’il appelle « le système chinois », c’est-à-dire un réseau homogène d’objets usuels combinant les lois naturelles au génie humain.

Mû par une curiosité insatiable, il recueillit durant près de quarante ans ce patrimoine anonyme qu’il craignait de voir disparaître en parcourant inlassablement les campagnes, de la Mongolie intérieure aux régions méridionales, consignant soigneusement dans son journal de bord la moindre acquisition. « J’aime me perdre. J’aime marcher. J’aime aller voir. J’aime entrer chez les gens. J’aime découvrir. », disait-il.

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Si les objets présentés ici datent dans leur majorité des années 1960-1990, certains remontent à des périodes bien plus anciennes. Ainsi, une charrette de l’ère Jiaqing (1796-1821) de la dynastie des Qing nous accueille dès l’entrée (ill. 2). Acquise par François Dautresme au Musée municipal de Nankin, cette magnifique carriole ornée de svastikas propitiatoires aurait appartenu à une riche famille paysanne du Shanxi. Un lithophone composé de pierres plates sonores de couleur sombre, probablement en jade, pisciformes et finement incisées, est une autre pièce maîtresse issue de l’époque mandchoue (ill. 3). Lorsqu’ils sont frappés, les divers éléments de cet instrument à percussion donnent des notes différentes en fonction de leur taille à la manière d’un carillon. D’autres instruments de musique plus récents (flûtes, violon à deux cordes erhu, luth à cordes pincées pipa, orgue à bouche, sifflets pour appeler les pigeons) nous donnent un aperçu des pratiques musicales du XXe siècle.

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Une balance d’apothicaire de la fin de la dynastie mandchoue ou des débuts de la République (1900-1920), intégrée à un support de bois finement ciselé (dimensions : 109 x 83,5 x 36 cm), a été récemment léguée au musée de Lodève (ill. 4). À cela s’ajoute toute une série de curieux produits végétaux, minéraux ou animaux relevant de la pharmacopée : coraux, racines, champignons magiques, mille-pattes ou geckos séchés sont autant de précieux remèdes dans un univers conçu comme un vaste organisme où tous les éléments sont reliés entre eux et où le corps humain fait figure de microcosme.

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Des statuettes de Mao nous ramènent cependant à une époque bien précise, celle de la Chine rouge que découvrit Dautresme lors de son premier voyage en 1963. À proximité est exposé tout un matériel d’écriture, évoquant les efforts menés à partir des années 1950 pour alphabétiser les masses aussi bien que le rôle immémorial de la calligraphie en Chine (ill. 5). De précieuses pierres à encre sombres en pierre de Duanxi, minéral découvert durant la dynastie des Song et tout particulièrement adapté à la fonction qui lui est dévolue, nous relient en effet à un passé lointain. On broie aisément le bâton d’encre sur cet objet apprécié pour sa valeur esthétique autant que fonctionnelle et qui a toute sa place sur la table du calligraphe aux côtés de pinceaux de tailles diverses, de pots à pinceaux, d’inscriptions, voire de lunettes ou de statuettes en jade propices à la méditation. Le tout est illustré par des photographies, par une affiche de propagande où une jeune garde rouge modèle s’applique à écrire un caractère, tenant un pinceau bien droit dans sa main, ainsi que par une délicate calligraphie sur fond gris de l’artiste Ye Xin, qui, s’il a connu la Chine de Mao dans sa prime jeunesse, vit en France de longue date.

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Une série d’objets étranges, dont on sait à quel point les lettrés les appréciaient jadis, vient compléter cette panoplie (ill. 6). François Dautresme s’était lui-même passionné dès son plus jeune âge pour les pierres, les cailloux, les galets et les écorces d’arbre. Il n’est donc guère étonnant qu’il ait été intrigué par ce goût multiséculaire propre aux Chinois, qui, au moins depuis les Song, vouent un culte aux rochers, manifestation tangible du dynamisme de l’univers selon la pensée taoïste et véritables concentrés de ce souffle vital qu’ils peuvent transmettre à ceux qui les approchent. Ces « noyaux d’énergie » que sont les pierres aux formes tourmentées ou les arbres au tronc noueux, objets de délectation propices à la méditation, se retrouvent donc ici sous forme de rochers patinés ou érodés, de pierres de rêve bleutées, d’agates veinées, de racines tortueuses ou de fragments de bois ornés de sillons, de cernes et de nodosités naturelles.

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Des estampes du Nouvel An, des paysages à l’encre, des bijoux de tête ornés de plumes bleues de martin-pêcheur, des bols ou jarres en céramique ainsi que certains jouets évoquent l’univers domestique : c’est ainsi qu’un petit cerf-volant de bois et de papier rouges en forme de chauve-souris, à la fonction à la fois propitiatoire et ludique, tout comme des jeux ou des modèles réduits, évoque la présence d’enfants (ill. 7). L’œil est également attiré par une estampe aux vives couleurs, destinée à être exposée sur le mur de la maison à la période du Nouvel An, qui a été imprimée à l’encre à partir d’une matrice en bois de saule gravée en relief. Provenant de Weifang au Shandong, elle comporte plusieurs symboles de bon augure présentés par des enfants radieux (ill. 8). Intitulée Que prospèrent les cinq industries (agriculture, sylviculture, élevage, pêche et activités annexes), datant probablement des années 1980, cette gravure de Zhao Lanpeng d’après Lü Xueqin (40 x 54 cm) frappe par ses couleurs éclatantes, sa composition dense, ses lignes puissantes. On y retrouve des motifs traditionnels comme les pêches d’immortalité, le lotus issu du bouddhisme et incarnant pureté et spiritualité, la carpe associée à la persévérance, à la richesse et à la réussite, le coq, emblème solaire propre à éloigner les mauvaises influences. Des cages à grillons renvoient aux passe-temps favoris des personnes âgées, qui aiment à lancer les insectes pugnaces dans des combats où les paris vont bon train.

Les nombreux instruments agraires en bois et objets de vannerie nous font revivre les activités d’agriculture et de pêche : filets, nasses, leurres, paniers, hottes se composent de fibres végétales. Le bambou apparaît comme le matériau le plus utilisé, avec le bois, dans les objets du quotidien en Chine, employé dans le mobilier, la construction, la batellerie, la pêche, etc. En regard sont exposées certaines des 35000 photographies que François Dautresme réalisa durant toutes ces années d’explorations, qui replacent les artefacts dans leur contexte et constituent un document d’une valeur inestimable sur les campagnes de l’époque.

Dans un recoin du premier étage, la forme épurée, découpée dans un beau bois sombre, d’une brouette (92 x 220 cm), d’un semoir à trois pieds ou d’une charrue est rehaussée par un arc brisé de la chapelle (ill. 9). Non loin de là, une noria, méritant bien son nom chinois de « véhicule à colonne vertébrale de dragon » (longguche), est mise en valeur par la balustrade qui lui sert de support. Elle servait à irriguer des champs situés au-dessus d’un cours d’eau au moyen d’une roue horizontale actionnée par un bœuf ou un âne (ill. 10).

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La collection du musée illustre parfaitement le lien du paysan à la terre ainsi que sa tenue vestimentaire. Au rez-de-chaussée, devant le mur du fond, un sous-vêtement d’homme en mailles de bambou destiné à lutter contre les grosses chaleurs du sud du Yangzi côtoie sandales de paille, chapeaux de bambou, vestes de chanvre et chaussures de paille ainsi qu’un spectaculaire vêtement de pluie en fibres de palme (ill. 11). Ces fibres savamment assemblées à l’aide de fil de paille de riz formaient l’imperméable traditionnel du paysan du Shandong.

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Outre ces habits de paysans, certains collages constitués de tissus colorés à la manière de patchworks retiennent l’attention du visiteur par leur aspect inédit. Il s’agit en réalité de morceaux de vieux vêtements recyclés et assemblés à l’aide de colle de riz pour former des rectangles de tissus (40 x 60 cm) fabriqués à la maison par les mères de famille aux revenus modestes où étaient découpées ensuite des semelles. Les plaques présentes au musée, qui ont échappé aux ciseaux, forment d’étonnantes compositions abstraites dont on comprend qu’elles aient attiré le regard aiguisé du collectionneur (ill.12).

À regarder tous ces objets parfaitement adaptés à chaque usage, il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’une forme d’art. Selon François Dautresme, il ne serait pas venu à l’idée d’un Chinois de fabriquer quelque chose de laid, l’objet beau étant un objet bien fabriqué et l’objet bien fabriqué étant un objet utile. « Regarde ce panier de bambou, ces lunettes d’écaille, disait-il, l’équilibre parfait qui peut exister entre un matériau, une fonction et une forme. » Celui que l’on surnommait « le Guimet de la Chine quotidienne » voyait dans tous ces ustensiles « ce qu’un homme, respectueux de son passé, d’une habileté manuelle hors du commun, possédé par les rythmes de la nature, peut produire ». Cet art du quotidien aux formes pures, auquel les Chinois eux-mêmes ne prêtaient peut-être pas assez attention, il fallait à tout prix le sauver de l’oubli. C’est chose faite.


[1] Maître de conférences en langue et civilisation chinoises, université Lumière-Lyon 2 ; membre du conseil scientifique du Musée chinois du quotidien de Lodève.

 

Bibliographie sélective :

  • Comentale, Christophe, Des collections entre éphémère et permanent : la fondation-musée Louis Vouland et la collection François Dautresme. Source : blog Science et art contemporain, article publié le 22 juillet 2017. URL : http://alaincardenas.com/blog/evenement/des-collections-entre-ephemere-et-permanent-la-fondation-musee-louis-vouland-et-la-collection-francois-dautresme/
  • Comentale, Christophe, Le Musée chinois du quotidien. Source : blog Science et art contemporain, article publié le 6 mai 2018. URL :  http://alaincardenas.com/blog/evenement/le-musee-chinois-du-quotidien/
  • Comentale, Christophe, La collection Dautresme sera finalement vendue, L’Estampille/L’Objet d’Art, oct. 2017 (538), p. 14-16, ill.
  • Dautresme, Françoise et alii, Mémoire de la Chine : Hommage à François Dautresme / [exposition, 4 juin-25 septembre 2004, musée des Arts décoratifs de Bordeaux], Bordeaux : musée des Arts décoratifs, 2004
  • Desroches, Jean-Paul (dir.), Chine, célébration de la terre, [exposition, 7 mai-19 septembre 2010, Fondation EDF], Arles : Philippe Picquier, 2010
  • Desroches, Jean-Paul (dir.), Chine, trésors du quotidien : sur les traces de François Dautresme, [exposition, 9 avril-16 mai 2004, Grimaldi Forum] , Milan : Skira, 2004

 

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