Parution

●Travail de réflexion et de synthèse sur la Chine

« Ce qui arrive en Chine arrive dans le monde, et ce qui arrive dans le monde arrive en Chine ». Ce simple énoncé, aux faux airs de tropisme, assume en une phrase toute la radicalité d’Arif Dirlik.

Historien américain d’origine turque, Arif Dirlik (1940-2017) possède une conscience aigüe des enjeux de pouvoir dans la distribution des savoirs. Il échappe au piège de la sentimentalité victimaire trop souvent en jeu dans le rameau postcolonial de la pensée critique. Au contraire, il sait utiliser ces richesses théoriques pour questionner leur utilisation dans le monde chinois et leur détournement systématique au service d’un discours nationaliste renouvelé et inquiétant. Il nous permet de mieux comprendre sur quelles réalités – historiques, intellectuelles, idéologique –reposent le nouveau roman national chinois.
Des origines occidentales du mot « Chine », à la relation de la Chine à la modernité, et aux enjeux soulevés par l’écriture de l’histoire dans un pays de vieille culture historienne, jusqu’aux aléas du succès chinois des théories postmodernes, postcoloniales, la sélection de textes présentée ici permet de découvrir pour la première fois en français cette logique imparable qui lie l’histoire, le langage et la politique dans une longue et fructueuse carrière

●●Sur l’auteur

Propos de David Bartel

Une biographie politique

Né à Mersin en Turquie en 1940, Arif Dirlik grandit à Istanbul où il s’engage très tôt dans le syndicalisme étudiant. Au lycée, il organise des discussions sur Kemal Atatürk (1881-1938), la figure centrale de la modernité turque. Il publie des articles polémiques sur le sujet dans un pays, dit-il, où il est impossible – encore aujourd’hui – d’exprimer une perspective critique sur cette figure historique. Il quitte la Turquie en 1964, diplômé en ingénierie, avec une étiquette de « communiste » qu’il considère déjà être une preuve du primitivisme politique de son pays. S’il se considère « de gauche », il avoue n’avoir jamais eu de patience pour la pratique politicienne. Il n’a jamais été affilié à aucun parti ni à aucune organisation. Et même s’il cherche à relativiser son statut d’« exilé », d’« insoumis », ses rares contacts avec la Turquie restent problématiques. Produit et défenseur de la laïcité, il regrette le tournant droitier et la résurgence de la religion dans le domaine politique. Il critique aussi vertement l’incapacité du gouvernement turc et de la majorité de la population à admettre des épisodes peu glorieux du passé qui pourtant font intégralement partie de l’émergence de la Turquie moderne. Il reste persuadé que le courage d’affronter ces moments permettrait à la nation de s’ouvrir un avenir plus intelligent, plus démocratique et plus humain. Une analyse et une exigence qui à l’évidence résonnent pour d’autres pays.

Il arrive aux États-Unis en 1964 avec une bourse Fulbright. Après deux mois pourtant, il abandonne les études de sciences auxquelles il se destinait pour se tourner vers l’histoire de la Chine. L’université Rochester de New York ne possède pas encore à l’époque de département de chinois. Il y apprend l’histoire du Japon et de la Russie. Deux ans plus tard, il intègre la prestigieuse université de Berkeley en Californie. Là, sous la houlette de l’historien Karl Wittfogel (1896-1986), il étudie le chinois avant de passer deux années à l’université de Taiwan au tournant des années 1970. Arif Dirlik se dit appartenir à la génération des années 1960. La guerre du Vietnam est à son apogée. Le mouvement pacifiste bouleverse les campus américains et chevauche le mouvement des droits civiques. Dans le même temps, les mouvements de libération nationale, partout dans le monde, font émerger la question du tiers-monde sur l’échiquier intellectuel international. Il obtient son doctorat en 1973. Sa thèse porte sur l’histoire de l’historiographie marxiste en Chine. Elle sera publiée en 1978 . Il commence rapidement à enseigner à l’université de Duke où la violence des affrontements entre des factions politiques opposées lui fait comprendre l’inanité et le danger du dogmatisme idéologique.

En 1975, il participe à la création de la revue Modern China, dont le but est de donner la voix à une jeune génération de chercheurs qui ne peut plus se satisfaire de paradigmes sinologiques dont l’eurocentrisme marque l’obsolescence. Les travaux de Joseph Levenson (1920-1969), qui ont longuement imprégné les études chinoises modernes, sont leur première cible . Arif Dirlik voit dans la Révolution chinoise qui semble être en train de se dérouler une grande proximité – de situation et de problématique – avec d’autres pays du tiers-monde. Il se rend en république populaire de Chine pour la première fois en 1983, presque vingt ans après avoir entamé ses études chinoises, et cinq années après la publication de son ouvrage Revolution and History. C’est un moment, se souvient-il, où la Chine a encore un fort goût de socialisme. Les conférences qu’il donne alors sur le marxisme à l’université de Nankin sont critiquées comme « hétérodoxes » ou « révisionnistes ». Pourtant, il touche aussi des étudiants surpris et intéressés par ces perspectives nouvelles sur le marxisme.

Près de dix années plus tard, en 1993, c’est avec le politologue Yu Keping (俞可平 né en 1959) qu’il introduit le concept de globalisation (全球化 quanqiuhua) – déjà utilisé à Taiwan – à un auditoire continental. Il introduit aussi les concepts de « postsocialisme » et de « postrévolution », utiles aux historiens de la Chine dans leurs tentatives d’historiciser le présent chinois. Arif Dirlik est considéré comme un pionnier de l’arrivée dans les universités chinoises des discours postcoloniaux et du développement de ce que l’on nomme aujourd’hui les « postologies » (後學 houxue) . Son retour systématique à l’histoire et au présent de la Chine l’éloigne pourtant d’autres penseurs critiques en ce que son travail intellectuel tient fondamentalement à s’ancrer dans la réalité. « Je suis avant tout un sinologue (China scholar) » aime-t-il rappeler.

David Bartel est chercheur indépendant, docteur en histoire et civilisation de l’EHESS. Sa thèse porte sur le destin contemporain des Lumières chinoises. Il vit à Hong Kong.

●●●Extrait(s)

 [La globalité, la localité et le postcolonial].

Pour Arif Dirlik, les années 1990 ne sont pas un détour, mais bien un approfondissement de ses recherches sur la Chine autour de trois questions qui dépassent la seule Chine : la globalité, la localité et le postcolonial. Il définit la globalité comme un système d’hégémonie – culturel, politique, économique – en formation, encore à la recherche d’une configuration achevée. Face à ce phénomène s’inventent partout dans le monde des politiques locales qu’on peut penser être les nouveaux lieux, mouvants, de l’activité politique dont l’objectif est de penser, d’articuler et de confronter les problèmes nécessairement causés par cette nouvelle hégémonie. Enfin, la critique postcoloniale repense la relation du travail intellectuel à une situation globale neuve où le conflit culturel a acquis une visibilité renouvelée par la reconfiguration globale des relations de pouvoir. La dernière décennie du xxe siècle voit ainsi se déployer la politique culturelle comme une articulation centrale dans le nouveau régime de la globalisation. Ironiquement, le mésusage de la rhétorique postcoloniale par de nouvelles générations d’intellectuels – chinois, mais pas seulement – pressés de mettre au service de la puissance retrouvée les nouveaux outils théoriques pour lutter contre une hégémonie occidentale qu’ils estiment omniprésente, incite à paradoxalement négliger de déconstruire les relations de pouvoir et d’hégémonie en jeu au sein même de la société dont ils sont eux-mêmes issus. Un oubli d’autant plus ironique que la prolifération de revendications culturelles sur la modernité qui accompagne la globalisation du capital ne propose que des alternatives dans le capitalisme, plutôt que des alternatives au capitalisme.

[L’ethno-universalisme des Lumières].

Pour Arif Dirlik, l’ethno-universalisme des Lumières – l’eurocentrisme – a sans aucun doute besoin d’être critiqué et dépassé pour convier d’autres participants dans les discussions sur la culture et l’épistémologie. Il faut cependant se rappeler des valeurs que ces Lumières ont inscrites à l’agenda. Sources d’idées libérales radicales, elles alimentent depuis plus de deux siècles les luttes globales contre l’injustice, les inégalités et l’oppression politique, économique, sociale et culturelle. Le domaine des idées partagées – mis au défi des essentialismes culturels – doit-il désormais se réduire aux marchandises d’une culture consumériste globale ? Et en une foi indiscutée pour le produit intérieur brut et la technologie qui ne laisse que la puissance comme ultime et unique mesure du succès ? Les condamnations en bloc des Lumières au nom de l’outrage colonial oublient de demander pourquoi cet héritage est désormais rejeté comme un égarement oppressant. Le tournant anti-Lumières des trois dernières décennies accompagne en effet la stigmatisation d’héritages qui ont pourtant nourri deux siècles de luttes populaires : humanité universelle, justice sociale et économique, dignité individuelle, démocratie, liberté, laïcité et foi dans le mieux-disant social. Arif Dirlik insiste en renvoyant dos à dos les deux premières puissances économiques mondiales. Il remarque que le chemin pris par le développement chinois suit de près celui des États-Unis, consumériste, dispendieux et destructeur. Ainsi, il refuse d’isoler la Chine pour la critiquer. S’il s’agit de critiquer des pratiques corrompues et le déni de démocratie des autorités chinoises, il faut aussi désormais ne pas perdre de vue le développement capitaliste global dont la RPC ne fait que jouer le jeu. Car, si la Chine a apporté quelques mauvaises manières à table, elle a aussi su montrer une grande habileté dans l’apprentissage des règles d’une cosmologie néolibérale du monde inventées par d’autres qui néglige chaque jour davantage les engagements – de plus en plus ténus il est vrai – pour le droit et la démocratie.

Arif Dirlik nous a quittés le 1er décembre 2017. La veille de son décès, il discutait encore littérature et philosophie en mangeant de la glace. Dans un texte poignant, Rebecca Karl, dont Dirlik avait dirigé la thèse de doctorat, utilise le terme d’« anomalie » pour qualifier son ancien professeur. Une anomalie dont les textes réunis ici prouvent, nous l’espérons, l’indispensable nécessité.

[Informations biographiques (sélection)]

  • Chuck Morse, « Dimensions of Chinese Anarchism : an interview with Arif Dirlik », Perspectives on Anarchist Theory, n° 1.2, automne 1997. En ligne [http://flag.blackened.net/ias/2dimensio.htm].
  • Xie Shaobo et Wang Fengzhen, « Arif Dirlik », dans Id. (dir.), Dialogues on Cultural Studies : Interviews with Contemporary Critics, Calgary, University of Calgary Press, 2002, p. 9-45.
  • N.c., « Arif Dirlik’le Sozlesme » [Une conversation avec Arif Dirlik], Birikim (Backlog), n° 248, 2009, p. 68-72.
  • Wang Hongbo, « De Like zhuixun xiandai Zhongguo. Cong geming dao hougeming » [Arif Dirlik et la recherche de la Chine moderne – De la révolution à la post-révolution], Zhonghua dushubao (China Reading Weekly), 8 décembre 2010.
  • David Bartel, « Chine, crise du capitalisme et modernité globale. Entretien avec Arif Dirlik », Monde chinois nouvelle Asie, n° 38-39, 2014, p. 188-211.
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