Art textile chinois : de la soie au coton

Le musée chinois du quotidien, 2 blvd Jean Jaurès, Lodève. Exposition de pièces chinoises, du 13 septembre au 13 octobre 2019. Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 13h et de 16 à 20h. Inauguration le jeudi 12 septembre à 19h.

Co-commissaires de l’exposition : jean-Christophe Mironneau et Didier Scuderoni

Exposition d’un florilège de pièces de vêtements chinois provenant de collections privées, notamment de la donation Françoise Dautresme. Cette manifestation a lieu dans la chapelle des pénitents blancs, superbe édifice du XIXe siècle. Rappelons que cet établissement est coutumier d’expositions diverses et variées depuis une dizaine d’années. Jean-Christophe Mironneau, co-commissaire de l’exposition a ainsi voulu privilégier les rapports, les filières, entre ce patrimoine du quotidien et la sensibilité d’une dizaine d’artistes de la région.

Le commissaire de l’exposition, Didier Scuderoni, dans les réserves du Musée chinois du quotidien

Afin de donner une dimension particulière à ces pièces très diverses, mais qui, toutes, ont la cohérence de l’esthétique chinoise « beauté et pratique d’utilisation », Didier Scuderoni, en concertation avec Françoise Dautresme – également créatrice de vêtements pour la CFOC – a décidé de présenter des tissus aussi différents que peuvent le permettre l’utilisation de la soie, du coton ou des fibres végétales, notamment de palmier. Fidèle à sa vocation, ce lieu d’exposition a mis l’accent sur les pièces de vêtement portés au quotidien, il n’empêche que certaines, plus anciennes, reflètent des pratiques sociales autres.

 

Une histoire entre mythologie et rituel

L’histoire du vêtement est étroitement liée à l’élevage du ver à soie : selon diverses sources telles que le Classique des vers (Shijing), le Rituel des Zhou (Zhouli), l’épouse de l’Empereur Jaune, Leizu, en harmonie avec la Nature a su tirer parti de sa diversité en découvrant la façon d’utiliser les ressources ainsi disséminées dans le royaume qui l’entoure. Ainsi elle apprend à utiliser ce fil qui caractérise le ver à soie dont elle pérennise la culture qui va donner ce matériau précieux.

Sériculture et coton

La plus importante encyclopédie des techniques, L’exploitation des œuvres de la Nature (1637) (Tiangong kaiwu天工開物)  est due à un lettré, Song Yingxing (宋應星) (1587-1666), assez proche de la curiosité encyclopédique d’hommes comme Diderot. Outre ce traité, pour  d’autres matériaux comme le coton, également exploité à grande échelle, d’autres publications verront le jour à différentes époques.

Dans cette vaste encyclopédie, pour le chapitre relatif au tissage,  Song Yingxing commence le chapitre sur le vêtement, il accompagne son propos de considérations sur la sériculture et la production de la soie. Il décrit avec précision l’élevage du bombyx du mûrier ainsi que le mode de reproduction de cet insecte.  Les éleveurs de  vers à soie déposent les œufs sur des pièces de papier ou de tissu et les entreposent pour l’année suivante.  Song rappelle  que dans certaines régions, on appliquait un bain à ces pièces, en utilisant de l’eau de pluie, de l’eau de chaux ou de la saumure ; il précise aussi le moment où ce traitement est appliqué, soit en hiver, dans le 12e mois de l’année. La raison en est, dit-il, que de cette façon les œufs de moindre qualité vont périr, de sorte que moins de feuilles de mûrier seront consommées en pure perte. Il donne aussi des précisions sur la façon d’éviter d’abîmer les œufs au cours du long processus de préparation avant le bain donné au 12e mois. Il note les différences entre deux grandes espèces de vers à soie, les précoces et les tardifs, tout en donnant des informations sur une grande variété de races et de cocons ainsi que sur les maladies qui les affectent. Il décrit aussi, après leur éclosion riche en évènements, les conditions environnementales nécessaires au ver à soie, ainsi que le soin à prendre dans leur alimentation. Il met en garde contre diverses sources d’odeurs fétides et de fumée susceptibles de tuer le ver à soie par contact. Il décrit la façon dont sont filés les cocons, la cueillette, le tri et les divers insectes nuisibles à éviter. Il décrit ensuite comment planter les mûriers et les récolter. Pour la fabrication de la soie, il décrit l’enroulement de la soie sur une bobine, le filage dans des trames, l’insertion des fils dans un cadre pour le tissage et les façons ingénieuses de dessiner des figures. Il décrit aussi les dimensions des différents métiers à tisser.

Un métier à tisser géant, ill. tirée de l’Encyclopédie des techniques (Tiangong Kaiwu).

Song Yingxing note que même si la soie n’était accessible qu’aux riches, aussi bien les riches que les pauvres utilisaient des vêtements de coton durant l’hiver. Dans les temps anciens, écrit-il, le coton était appelé « xima » (chanvre). Il décrit deux différentes variétés de coton : le Cotonnier en arbre et la plante à coton. Il note qu’on le plante au printemps et que la récolte se fait à l’automne, et qu’on utilise une égreneuse pour séparer les graines de coton qui sont naturellement fixées aux boules de coton. Il décrit le procédé par lequel on étire les fibres de coton avec des planches de bois, ce qui les prépare pour le rouet. Après avoir décrit le procédé du tissage et les divers types de trame, il décrit le rembourrage de coton durant l’hiver, en précisant que dans l’ancien temps c’était du rembourrage de chanvre et que les riches pouvaient se payer du rembourrage de soie dans leurs vêtements. De plus, il décrit divers types de vêtements de fourrure, de laine et de feutre.

● Le carré de mandarin

Un accessoire important de forme carrée, dit carré de mandarin – bŭzi 補子[ 补子] – a très tôt plu aux Occidentaux en raison de sa polychromie étincelante et des motifs brodés qui le recouvrent. Ce large insigne brodé était cousu sur le vêtement des mandarins de la Chine impériale. Les représentations d’animaux ou d’oiseaux brillamment colorés indiquaient le rang du dignitaire qui le portait.

Carré à motif de grue (Chine, XIXe s.), réservé aux fonctionnaires civils de1er rang (coll. privée).

On distingue deux types d’ornements distinctifs adaptés au rang des fonctionnaires militaires ou civils. L’ornement figurait sur le vêtement des officiels de la cour – membres de la famille impériale, fonctionnaires civils et militaires ; en usage sont les Ming, ils ont été repris par les Qing. Pour mémoire, pour les fonctionnaires militaires : pour le premier rang : le qilin, deuxième rang : le lion, troisième rang : le léopard, quatrième rang : le tigre, cinquième rang : l’ours, au sixième rang : le chat tigre, septième et huitième rang : le rhinocéros, neuvième rang : l’hippocampe. Quant au rang des fonctionnaires civils, il était représenté par un oiseau. Au premier rang : la grue, au deuxième rang : le faisan doré, au troisième rang : le paon, au quatrième rang : l’oie, au cinquième rang : le faisan argenté, au sixième rang : l’aigrette, au septième rang : le canard mandarin, au huitième rang : la caille, au neuvième rang : le tchitrec ou monarque de paradis.

François Dautresme, lors de ses déplacements dans le pays, en Mongolie intérieure ou en d’autres provinces côtières, a pu, entouré d’une équipe chevronnée, trouver des pièces originales en des tissus différents : soies de différentes qualités, dont le shantung, un tissu de soie sauvage présentant une apparence cannelée, coton, fibres, tissus brodés, batik (làrǎn 蜡染),…

Nappe, batik (Chine, XXe s.) [détail]

Pour ce dernier tissu, il s’agit pour les artisans de placer la cire sur la toile de coton à l’aide d’un couteau de cire spécialement conçu pour le motif désiré, puis il faudra teindre le tissu de la couleur désirée, puis faire fondre la cire.

Le batik, enrichi de motifs très variés, parfois complexes, acquiert une couleur élégante et un style particulier. Le tissu ainsi imprimé après une préparation à la cire, est utilisé pour faire des costumes, de la literie et la décoration intérieure. Les motifs, souvent jugés primitifs sont très symboliques et renvoient à des légendes diverses, notamment des divinités tutélaires. On note aussi la présence de nombreuses variantes géométriques. A l’heure actuelle, il est autant un artisanat très développé qu’une forme artistique à part entière. Il est partie intégrante de la vie des femmes dans ces régions ethniques. Des mouchoirs, des bandes de ventre, des vêtements, des jupes et des enveloppements de jambe portés par ces groupes ethniques sont communément faits en batik. Le batik est non seulement utilisé comme tissu pour les vêtements, mais aussi jugé important pour la confection de tentures murales, nappes et décoration pour la maison

● ● Des vêtements et des formes

Parmi les vêtements et formes choisis, des pièces influencées par l’esthétique Han ou bien caractéristiques d’autres ethnies, des vestes d’homme, comme le tangzhuang ou d’autres qui montrent des constantes et leurs variantes possibles.

Le tangzhuang, veste à col arrondi et brandebourgs, s’est développé entre la dynastie Yuan et la dynastie Qing. Il représente le vêtement le plus traditionnel de Chine. Lorsqu’il visite la Chine en octobre 2001, le président Bush porte ce type de vêtement, ce qui a notamment entrainé des débats en Chine sur la légitimité de ce vêtement en tant que costume national.

Pour les femmes, robes, châles, accessoires complémentaires, en ces différentes qualités. Même des souliers, sacs, boucles d’oreilles sont présentés afin de montrer l’inventivité de l’esthétique chinoise.

Cravate permettant de conjurer les cinq fléaux des campagnes (insectes nuisibles).

●●● Vêtements ethniques du quotidien et des fêtes

 L’ethnie naxi habite dans la province du Yunnan dans le sud-ouest de la Chine. Il est principalement présent dans la ville de Lijiang. La femme naxi porte une robe généralement bleue, noire ou blanche et brodée au niveau du col et au niveau des manches. Sa longue robe recouvre son pantalon et elle ajoute un petit tablier sur le devant de sa robe. Les femmes portent également des chaussures en forme de bateaux avec cette tenue. Ce qui les distingue essentiellement, c’est la cape qu’elles portent sur le dos. Elle est faite à partir de la peau de mouton et est ornée de sept motifs circulaires représentant les étoiles et la Grande Ourse. Quant aux hommes, ils portent un habit bleu foncé (plus d’info sur la mode en Chine

Le vêtement miao

Selon les régions, l’habillement comporte des caractéristiques distinctives qui varient d’un endroit à l’autre. Dans le nord-ouest du Guizhou et le nord-est du Yunnan, les hommes miao portent habituellement une veste de toile portant des dessins colorés, et ils drapent une couverture de laine ornée de motifs géométriques sur leurs épaules. Dans d’autres régions, les hommes portent une veste courte boutonnée à l’avant ou à gauche, un pantalon long avec une ceinture large et une longue écharpe noire. En hiver, les hommes portent habituellement des jambières supplémentaires en tissu, connues sous le nom de puttee. L’habillement des femmes change même de village en village. Dans l’ouest du Hunan et le nord-est du Guizhou, les femmes portent le pantalon et une veste boutonnée du côté droit, avec des décorations brodées sur le col, les manches et les jambes du pantalon. Dans d’autres régions, elles revêtent une veste courte à haut col et une jupe à plis qu’elles portent longue ou à mi-jambes. Pour les occasions festives, elles se parent de divers bijoux en argent.

Une pièce hors du commun, un vêtement d’homme de l’ethnie miao


Veste d’homme, ethnie miao (XXe s., années 60). Tissus divers, 132 x 39 cm


Le quotidien peut parfois être magnifié par les rites et fêtes divers au sein d’une société, d’un groupe ethnique. Ainsi en est-il de cette exceptionnelle veste d’homme, d’un raffinement particulier, réservée aux jours de fêtes.

La gamme étendue des motifs – pour le devant – qui ornent cette pièce de vêtement, des formes géométriques de base comme le cercle, le carré, les bandes coordonnées de motifs en lignes parallèles, fines, riches. La dynamique qui traverse d’un pan de manche à l’autre cette veste, le doit d’une part en faisant se succéder des registres souvent antithétiques : les trois registres de quatre carrés sont entourés de plusieurs bandes dont la finesse offre un contraste renforcé par l’audace d’une polychromie extrême : à l’irrégularité des coloris des 12 carrés bleus, noirs, rouge cinabre, présents sur chaque partie poitrine de la veste s’oppose celle, uniforme, des registres en bandeaux de lignes qui font osciller les tons de bleu foncé et blanc mat. Quant aux manches, c’est une reprise de ces bandeaux de lignes et de motifs réguliers, que l’on retrouve sur des pièces de vêtements autres : aussi bien pour les hommes que pour les femmes, comme aussi des broderies en points de croix ou en cercles complexes.

Quant au dos, plus classique, un équilibre entre gris et rouge soutenu, il produit une forme rectangulaire quasi abstraite qui montre l’aspect un peu raide de ce vêtement.

Cet équilibre bichrome, rejoint et complète, comme la doublure en tissu clair, le côté achevé de cette pièce de musée…

●●●● Les collages

Vêtement ? Elément en transition ?

Les collages [gēbèi  袼褙] présentés sont un hommage à l’inventivité et au pragmatisme des Chinois en matière de récupération et d’esthétique. Si l’on se reporte aux différentes définitions données par les dictionnaires monolingues chinois, il s’agit de la récupération des tissus les plus divers, leur  superposition en plusieurs couches permet  en général de réaliser des semelles pour les chaussures traditionnelles de type espadrilles pour trouver une comparaison approchante. On en fait également des fonds de boîtes ou des emboitages de livres. Lors du travail de récupération des tissus effectué par des femmes du Nord de la Chine,  ce processus de réutilisation des matériaux s’accompagne d’un bon sens et aussi d’un goût pour leur disposition sur une surface où des zones de plein et de vide sont reconstituées avec une facilité apparente, ce qui est une façon de montrer la proximité de ces personnes avec les grands principes du plein et du vide qui contrôlent les structures de toutes œuvres. Ces nouvelles abstractions sont une nouvelle approche à une forme esthétique a priori ignorée, forme que François Dautresme avait, voilà une quarantaine d’années, déjà repérée sur son terrain familier, la Chine et ses régions magiques.

Comme le rappelle le commissaire : « ces collages sont faits par des femmes, j’ai souhaité des interventions de femmes artistes de la ville de Lodève. Elles vont intervenir en peignant à l’acrylique, au pastel gras, au feutre posca voire en peinture sur verre, sur la vitre qui protège l’oeuvre. Ainsi, chaque pièce acquiert une approche plus unique et la résonance entre moderne et contemporain ou tout simplement sur l’oeuvre de ces femmes chinoises devient autre ».

Pièces en tissu destinées aux enfants

Renvois bibliographiques

Pour l’ouvrage L’exploitation des œuvres de la Nature (1637) (Tiangong kaiwu天工開物), outre un bon article publié sur le site Wikipedia et accompagné de références bibliographiques en langues occidentales et en chinois,  le lecteur trouvera des développements  larges sur ce point et d’autres, étendues à d’autres aspects des textiles dans l’ouvrage de Joseph Needham (1900-1995), Science and civilisation in China. Biochimiste et historien des sciences Needham œuvre à cette vaste encyclopédie dont la publication commence en 1954 ; elle a fait l’objet de rééditions et d’éditions particulières dans d’autres langues, notamment le français (éd. Hermann) voilà plusieurs décennies. Au vol. 4, de l’édition anglaise (Cambridge : Cambridge university press), on trouvera un développement sur l’industrie textile en Chine, ainsi que de nombreuses références bibliographiques.

Remerciements : Alain Cardenas-Castro, Christophe Comentale, Françoise Dautresme, Ma Li Dautresme, Jean-Christophe Mironneau, Nathalie Richard, Adeline Zhu Ping.
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