« A wake-up call for our non-stop world » : paysages dystopiques de la Chine en 2015

par Sarah Wilson

L’admiration anglaise pour la Chine et la « fusion » de nos paysages est bien connue, elle se situe autour de la figure de William Chambers qui a conçu les jardins de Kew, avec sa célèbre pagode érigée en 1762. Il est également l’architecte de la Somerset House, l’ancien siège de notre Royal Academy et actuellement le Courtauld Institute (Université de Londres), qui abrite ma vie professionnelle depuis toujours. [1]

Pourtant la vision de la révolution industrielle britannique et de ses paysages sont au cœur de mon intervention : sujet-précurseur de la situation de la Chine en 2015. Le film de Zhaou Liang, Béhémoth, et la vidéo du duo allemand UBERMORGEN, Chinese Coin, Red Blood, (Monnaie chinoise, sang rouge) nous offrent des paysages chinois où le feu et le sang remplacent le « paradis » d’un jardin ou les nuages entassés d’une peinture sur soie.

          Vingt ans après notre pagode, Joseph Wright de Derby, peint L’usine de coton de Richard Arkwright, en 1782. Sous un clair de lune, on découvre la première « usine » ouverte jour et nuit, la « Cromford Mill ». Les fenêtres illuminées révèlent une fournaise : c’est l’énergie produite par la rivière de Derwent, grâce aux roues à aubes cachées qui tournent sans cesse.[2] Cette toile, dont parle Jonathan Crary dans son livre, 24/7 devient la vedette-surprise de l’exposition éponyme de l’art contemporain à Somerset House : « 24/7. A wake-up call for our non-stop world » : réveil pour un monde non-stop.[3] Notre vie, ralentie depuis ma visite à 24/7 en octobre 2019, contraste à celui, toujours active, de la Chine.

Joseph Wright de Derby, L’usine de coton de Joseph Arkwright (1782), huile sur toile, 99,7 x 125,7 cm (exposition 24/7, Londres, 2019), collection privée.

Philip James de Loutherbourg, artiste strasbourgeois à Londres, homme de théâtre, a créé une sorte de « phantsmagoria du virtuel » à propos du « Pandémonium », capital de l’enfer dans le Paradis Perdu de Milton, la même année, en 1782 ­— presque vingt ans avant Colebrookdale de nuit, la plus célèbre de ses toiles : une vision inoubliable de la révolution industrielle en flammes et fer de 1801. C’est William Blake dans la préface de son épopée Milton, 1804-11, qui évoque le contraste entre les « usines sombres et sataniques » et la nécessité de construire une Jérusalem ‘Sur les terres vertes et plaisantes d’Angleterre’.[4] Il sera l’illustrateur de l’Enfer de Dante en 1824.[5] La transparence de ses aquarelles nous ramène à la Chine.

Car avant de nous plonger dans l’hommage direct à Dante de Zhao Liang,  il faut passer par le Paysage de mine de Fu Baoshi. Témoin de tous les turbulences politiques de son époque, historien de l’art et des techniques de la peinture chinoise, il a produit une vision de la mine en terrasses d’encre, parmi des cascades en 1960. Un très grand contraste avec le réalisme socialiste de Dong Xiwen (Construction de chemin de fer (1963), huile sur toile) ou les grands paysages industriels des années 1970 de Song Wenzhi.[6] Grâce à Lisa Claypool, j’ai pu comprendre le poème « Nuit dans le capital de charbon » de l’époque de Fu Baoshi. Les dix milles étincelles qui montent dans le ciel, les rayons rouges de la lumière de la fonte d’acier, les torches des équipes en marche, les coups de feu de la révolution, forment un tout.[7] Les montagnes-mines en terrasses, dans une encre aux couleurs de la suie rejoignent ses peintures de cascades, rochers et arbres dans une manière tout à fait « naturelle » : tout est positif en 1960…

Fu Baoshi, Fushun, capital du charbon (1961), encre sur papier (détail) rouleau 46,7 x 85,1 cm, Musée de Nanjing. (conférence de Lisa Clayton 17/9/20).

Mais c’est contre la nature — ce sont les blessures de la nature, rochers dynamités, verdure abolie, équipes d’hommes usés et détruits que montre le cinéaste-documentariste Zhao Liang, dans son film Béhémoth — Le Dragon noir minier de Mongolie (Bei xi mo chou), 2015, lauréat du 72e festival international de film de Venise. Interdit en Chine, le film a gagné plusieurs prix.[8] En contraste avec le documentaire industriel de neuf heures de Wang Bing, Tie Xi Qu : L’Ouest des rails (2003), ici, un véritable poème visuel tragique transpose La Divine Comédie de Dante (1308) en Mongolie intérieure. Son héros solitaire est accompagné non pas par un guide (comme Virgile et Dante), mais par un grand miroir sur son dos qui regarde un passé plus heureux avec nostalgie. De temps en temps, on le voit nu, recroquevillé dans des paysages. Encore une fois, les contours des montagnes en terrasses, et les êtres qui les traversent rappellent les âmes damnées illustrées par Sandro Botticellli dans sa carte de l’Enfer (1485-1495).

Sandro Botticelli, L’Enfer de Dante, Canto XIII (c 1485), tempera et encre sur papier, Kupferstichkabinett, Staatliche Museen su Berlin

Zhao Liang est passé par l’Académie de Beaux Arts de Luxun. Partout dans le film on retrouve l’œil du peintre qui connaît bien les maîtres chinois et de l’Ouest : un paysage de lune dure une seconde — par contre, dans les scènes de la fournaise où se trouve le vrai Enfer, il insiste sur la durée cruelle du travail, l’usure de la peau et des corps des miniers, des pauvres, immigrés d’autres régions de la Chine. En effet, c’est un réalisateur chinois de documentaires à portée politique, comme Pétition : la cour des plaignants (2009).[9]

La maladie du poumon noir, pneumoconiose, c’est la véritable damnation de tout travailleur : les scènes d’un hôpital, les bouteilles de liquide noir en rang sont éprouvantes.

Comme chez Blake, les usines deviennent sataniques. Quant aux paysages d’autrefois, maintenant ce sont des sculptures qui remplacent les paysans, ce sont des moutons en béton qui broutent sur les pentes des collines. Béhémoth, le monstre biblique est celui qui « comme le boeuf, il mange de l’herbe … ses os sont des tubes de bronze, ses membres sont comme des barres de fer »…. [10] Pour la plupart silencieux, les rares bruits de la nature sont contrastés par le son des camions à l’aube ou par le bruissement des flammes. Mais de temps en temps, une phrase comme un murmure s’élève : « Un cimetière : l’enfer même ne peut pas leur offrir un lieu de repos. » À travers une morne plaine se hérissent des pierres tombales.

Enfin, une protestation des travailleurs immigrés de Sichuan s’élève devant le bâtiment impassible du gouvernement ; aucune réponse. Enfin le « héros » traverse un champ pour découvrir des grandes rues de gratte-ciels entièrement vides (à part un balayeur) : une des centaines de cités fantômes en Monglie. Et le paradis ? « C’est ça le destin de mes rêves chaotiques ? » se demande-t-il ?

Les images satellites nous amènent vers un autre paysage chinois. Un paysage désert avec des toits bleus que j’ai observé un jour de mon avion allant de Moscou à Pékin. Je ne reconnaissais pas les soi-disant « centres de formation professionnel », comme celui de la cité d’Atushi…… Le duo UBERMORGEN (lizvlx, Hans Bernard) montrait dans l’exposition londonienne « 24/7 » leur vidéo de 2015 : Chinese Coin Red Blood (Monnaie chinoise, sang rouge). Dans les montagnes du Tibet des hommes travaillent 24h/24, 7j/7, à la production de « bitcoin ». Des centrales hydroélectriques — des « roues à aubes » contemporaines —remplacent le charbon d’autrefois, car des millions des codes aléatoires (essentiels pour la production de bitcoin) exige beaucoup d’énergie. L’interface humaine est indispensable —depuis toujours — pour créer des grosses fortunes à travers le monde. Sur l’écran des messages apparaissent avec urgence ; en traduction : L’exploitation minière de Bitcoin est une course aux armements dans laquelle il s’agit de savoir qui peut produire les puces les plus rapides et les plus écoénergétiques pour le moins d’argent et les déployer le plus rapidement possible. Cela est très similaire à la production de globules rouges dans le corps humain, où environ 100 millions de nouveaux globules rouges se forment chaque minute ! Les cellules sanguines et le matériel minier sont constitués d’unités qui ont une durée de vie rentable d’environ quatre mois, ils utilisent de grandes quantités d’énergie et permettent la vie sous ses diverses formes sans qu’aucune forme de conscience de soi soit reconnaissable. Mais le charbon bon marché ne peut pas rivaliser avec l’eau gratuite et maintenant les fermes migrent en masse vers l’ouest. L’une des mines de bitcoins multipetahash est nichée dans les montagnes tibétaines. L’exploitation minière exploite plus de dix milles unités Butterfly Labs « Monarch ». Cinquante personnes ont été tués dans une attaque au couteau dans une mine de bitcoins en Chine dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. Neuf suspects sont poursuivis après avoir lancé une attaque coordonnée au couteau et avoir tué cinquante travailleurs dans une mine de bitcoins du nord-ouest de la Chine. Les assaillants seraient des séparatistes ouïghours. Après avoir dépassé les gardes de sécurité, les assaillants ont tué les ouvriers alors qu’ils dormaient dans des dortoirs de la mine de Sogan à Aksu. Cinquante autres travailleurs ont été blessés.

La vidéo confronte trois sources : une première source, un reportage de Vice Video à propos d’une mine de bitcoin en 2015. [11] Il faut ajouter une deuxième source, Tetsuo : The Iron Man de Shinya Tsukamoto (1989), un classique du cyberpunk. une troisième source présentant des références à la campagne « Frapper contre l’extrémisme violent » lancée par le PC chinois en mai 2014, en conjonction avec l’attaque à Aksu.[12]

Extraction : surveillance. Deux mots-clés autour de la production artistique contemporaine la plus avant-garde de nos jours, comme le « Forensic Architecture » avec sa mission politique.[13] Mais l’extraction et la surveillance, thèmes de Béhémoth et de Chinese Coin Red Blood, sont toujours aux dépens d’un pouvoir de travail humain. Cette « exploitation pour l’exploitation » sculpte et contamine les paysages dystopiques de la Chine encore et toujours, aujourd’hui. Un réveil.

UBERMORGEN, Monnaie chinoise, sang rouge, 2015, extrait : le bitcoin.

[1] Jean-Denis Attiret, A Particular Account of the Emperor of China’s Gardens Near Pekin: In a Letter from F. Attiret, a French Missionary, Now Employ’d by That Emperor to Paint the Apartments in Those Gardens, to His Friend at Paris. Translated from the French by Sir Harry Beaumont, London 1752; ce livre précède celui de Chambers, Dissertation on Oriental Gardening ,London, 1772. Il a effectué trois voyages en Chine entre 1740 et 1749.

[2]Pour le moulin à eau (avec roue à aubes) de Richard Arkwright, voir https://www.youtube.com/watch?v=AloWMoc-3WU

[3] 24/7 A wake-up call for our non-stop world, commissaire Sarah Cook, (octobre 2019-fevrier 2020) Somerset House, London. Voir Jonathan Crary, 24/7. Late Capitalism and the Ends of Sleep, London, Verso, 2013.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/And_did_those_feet_in_ancient_time Voir Sarah Wilson, « Enluminures: representations de William Blake », La Revue de la BNU (Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg), 2011, no 4, Esotérisme et Littérature, p 31-41.

[5] William Blake, Dante’s Hell, Canto 3, 1824 ; voir également l’aquarelle Behemoth et Leviathan dans son Job, 1825-8.

[6] Voir Lu Diung et Carol Yinghua Lu à propos du réalisme socialiste chinois, https://www.e-flux.com/journal/55/60315/from-the-issue-of-art-to-the-issue-of-position-the-echoes-of-socialist-realism-part-i/https://www.chinesenewart.com/chinese-artists15/dongxiwen.htmhttp://www.chinoiresie.info/industrial-landscapes-of-socialist-realism/

[7] Lisa Claypool, Université d’Alberta, « Le sublime technologique : un peintre et un mine en Chine », Sydney Asian Art Series, 17/09/2020. https://www.youtube.com/watch?v=7WGZ0FHfjWo Voir Chinese Art in an Age of Revolution : Fu Baoshi (1904-1965), New York, Metropolitan Museum of Art, 2012.

[8] Behemoth, 
scenario Zhao Liang, Sylvie Blum, réalisation Zhao Liang, éditeur Fabrice Rouaud
 ; musique Huzi, Alain Mahe, Mamer. INA avec Arte France
 (émission du 9 novembre 2015) Filmographie de Zhao Liang et la liste des prix : http://zhaoliangstudio.com/about

[9] Voir Jie Le ‘Filming power and the powerless. Zhaou Liang’s Crime and Punishment, 2007 and Petition , 2009, China Perspectives, 2010/1 pp. 35-45

[10] La Bible, Livre de Job, chapitre 40, vers 15,18.

[11] Vice video, « Inside a Secret Chinese Bitcoin Mine » (Dalian) 2015, producers Xavier Aaronson, Erik Franco, Alex Wakefield, https://www.vice.com/en/article/qkvxk3/chinas-biggest-secret-bitcoin-mine

[12] « At least 50 reported to have died in attack on coal mine in Xinjiang in September », The Guardian, 1 octobre, 2015. (Radio Free Asia) https://www.theguardian.com/world/2015/oct/01/at-least-50-reported-dead-in-september-attack-as-china-celebrates-xinjiang

[13] Qu’est-ce que le « Forensic architecture » ? France-Culture, le 3/6/2015, https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/qu-est-ce-que-la-forensic-architecture


Conférence « La terre dans la création contemporaine » Lodève, 23/10/2020 :

Texte le 28/10.2020, Sarah Wilson www.sarah-wilson.london, Courtauld Institute of Art. University of London.


 

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