A propos du 64e Salon de Montrouge

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Du 27 avril au 22 mai 2019 ; de 12h à 19h, 7j/7
. Ouvert les jours fériés.                              Le Beffroi, place Émile Cresp, 
Montrouge.
 M 4-Mairie de Montrouge

Le parvis de la mairie de Montrouge et le beffroi où se tient le 64e Salon de Montrouge. Scènes au fil des stands. On était passés voilà un certain nombre d’années, quand le Salon investissait aussi les étages et présentait des artistes qui passaient un temps fou devant des matériaux assez traditionnels, voire peut-être assez nocifs pour l’environnement, par exemple en ôtant à la Nature des pans de sa richesse : pierre, pigment,…

Le parvis de la mairie de Montrouge et le beffroi où se tient le 64e Salon de Montrouge. Scènes au fil des stands.

En tout cas, c’est fini et tranché : pour 2019, trente et une femmes et vingt hommes ainsi qu’un collectif, cette sélection représente 11 nationalités étrangères en plus de la France : l’Algérie, le Brésil, la Chine, Chypre, la Colombie, les Etats-Unis, la Grèce, l’Iran, la Roumanie, le Sénégal et Taïwan, comme nous le résume, sans appel, le communiqué au style administratif léger de la manifestation.

(ill. 1) Nefeli Papadimouli, video performance, installation ; sculptures portables à activer par le visiteur (2019)

Depuis trois ans, on y revient, juste un rez-de-chaussée ! Cette année, la suite d’espaces modulaires de Vincent Le Bourdon, qui signe à nouveau la scénographie, ne nous a pas dérangés, elle est tout à fait efficace, et j’ai même cru, parfois, être chez Ikea, autre lieu de création ouverte. J’ai eu, un moment, lorsque je suis retourné dans son booth, très envie de partir avec des œuvres de Nefeli Papadimouli (ill. 1) en raison de leur caractère modulaire ou bien avec le siège égyptien et les deux agrafes murales (ill. 2 et 3) post retour d’Egypte, mais un respect des êtres et des œuvres m’a fait résister. Je repasserai le 22 mai pour revoir cet ensemble d’éléments de consommation responsable et solidaire et demander au cas où.

 


(ill. 2 et 3) Zohreh Zavareh, deux pièces de l’installation Et les pierres ne tiennent plus que par crainte de finir en mottes de terre (2019)


Surpris, j’ai sursauté par le bruit d’une machine fabriquée par Charlie Aubry. Sa formidable intervention du réel sera t’elle perçue comme poétique ? Sinon elle animera l’emplacement  et attirera le spectateur tout au fond du Salon, représentante d’un jeu consensuel entre recyclage et modernité depuis les anciens générateurs de sons et de mécaniques, Jean Tinguely, Fischli & Weiss, Roman Signer. Non loin de là, on pourra se heurter à la surabondance de matière débordant des plans muraux de l’espace investi par Traian Cherecheș. Ses effervescences synthétiques — décrites admirablement dans le catalogue virtuel de l’exposition dont les notices surpassent en qualité certains propos plastiques — nous propulsent d’une réalité matérielle vers des contrées bien plus lointaines que celles découvertes par Lemuel Gulliver, avec Marie Glaize, Aïda Bruyère, Arthur Hoffner, Ellande Jaureguiberry.

Plus loin, posé au sol, le chien couché de l’installation de Zohreh Zavareh, je considére aussi son appréhension de l’espace mural contigu à travers des cadrages précis et positionnements efficaces. Ses objets-personnages réalisés sans effets ni grandiloquence, en provenance d’un au-delà mis en scène, m’ont proposé, sans explications ou lectures préliminaires, une histoire — à reconstituer selon les dires de l’artiste. L’une des parties du diptyque mis en place par cette plasticienne iranienne est en quelques points similaire au modèle réduit retrouvé dans l’atelier du peintre Juan Manuel Cardenas-Castro (ill. 4 et 5), parmi eux, sans doute, l’évocation poétique commune nous permettant d’entrevoir la pluralité des mondes.

(ill. 4), objet non identifié, plâtre peint, 10 x 5 x 3 cm, col. particulière © Alain Cardenas-Castro

(ill. 5) Zohreh Zavareh, pièce en savon de l’installation Et les pierres ne tiennent plus que par crainte de finir en mottes de terre (2019)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un argumentaire soft et exhaustif, responsable et solidaire, rappelle que la Ville de Montrouge s’engage auprès des jeunes artistes en leur donnant les moyens de rencontrer le public et d’établir des ponts avec les professionnels, galeristes, critiques d’art, collectionneurs : accompagnement critique, aides à la production, vente aux enchères… Les lauréats participent également à la Biennale itinérante Jeune Création Européenne créée par la Ville de Montrouge en 2000. Au travers des contacts établis avec une dizaine de pays européens partenaires, s’ouvrent à nouveau des opportunités d’échanges, de rencontres, d’ateliers en résidence…

Le Salon de Montrouge, véritable tremplin de promotion des artistes émergents, constitue un événement culturel majeur qui attire de nombreux découvreurs à l’affût de nouveaux talents de l’art contemporain.

Au programme cette année : quatre territoires [ou thématiques en langage plus standard] :

Ce que nous sommes ensemble et ce que ne sont pas les autres ; Le laboratoire des contre-pouvoirs ; La forme contenue ou le contenu implique ; La réalité rattrapée par le réel.

Tout ceci également responsable et solidaire, mais, hélas, pas un iota d’originalité, et, ce qui est plus grave, une omertà au sein de cet énoncé qui vise à se caler sur de grandes décisions politiques sans appel [Ce qui me renvoie vers une autre association d’idée]. Je vois mal comment on peut critiquer le programme chinois, dans son genre tout aussi fédérateur et solidaire, lorsqu’il promeut « une ceinture, un projet » pour le dire de façon responsable et solidaire et ne pas trahir la pensée de ces quasi voisins «  一带一路 » .

Autre inconséquence, très préoccupante, en fait : le Salon de Montrouge — nous écrit-on — rend compte de l’état de l’art d’aujourd’hui : un monde aux horizons pluriels mais aussi une communauté plus paritaire, où les artistes femmes sont davantage présentes et mieux valorisées. Afin d’expliquer de façon toujours plus claire au public ce qui a été choisi pour lui, la clarté de ce qui suit devrait l’éclairer Les artistes de cette partie s’intéressent à des questions sociales et sociétales, par le prisme sociologique et anthropologique mais aussi historique et fictionnel. Ils interrogent les notions de groupe, de vivre en communauté ainsi que celles de minorité et/ou de diversité. Il est ici question d’explorer ce qui relève de l’humain, de ses identités — individuelle, collective, rêvée ou fantasmée, conditionnée ou stigmatisée —, de ses comportements et de son existence. Acteurs ou témoins, ils rendent compte des interactions à l’œuvre et des codes qui définissent nos relations dans le monde contemporain. Propos qui se résume assez bien selon ce qu’a dit Bergson voilà déjà quelques décennies « les vêtements de confection vont à tout le monde parce qu’ils ne vont à personne ». Quoi qu’il en soit, les choix sont là, non pas exhaustifs, mais, au contraire, parfois le reflet d’académismes divers et variés, parfois la cause agréable d’un coup de cœur !

Madeleine Roger-Lacan, Le festin des bouches cannibales (s.d.). Installation de peintures à l’huile sur toiles.

Hou Junming, L’art de séparer les corps (1996), 20 panneaux de carton gravés (38 x 54 cm chacun).

 

 

 

 

 

 

 

L’intéressant jeu des correspondances trouve ici un écho formel entre un vétéran de l’art international, — non présent à ce Salon — l’artiste taiwanais Hou Chun-ming 侯俊明 dans son Art de découper le corps (分身艺) une vaste œuvre sculptée dans le carton. Thérapeutique chez l’un, épidermique chez l’autre, ces évocations du corps démembré prennent ici et là des proportions inquiétantes.

Cette approche paritaire de l’art oublie une donnée fondamentale, celle du talent qui est censé donner de l’inspiration et des ailes aux jeunes – et à tous – créateurs. Il devient très préoccupant que des quotas se substituent à ce critère qui reste fondamental en art, les quotas renvoient à des images irresponsables et allant a contrario de la solidarité, qui n’a, ici, rien avoir avec le talent ! Ce que nous avons déjà déploré à Art Paris cette année. Les critères deviennent, hélas, de plus en plus démocratiques en Chine.

ill. 3

Saluons pour ce Salon, last but not least, la transparence d’un service d’organisation et d’ordre (ill. 3) tout à fait efficace qui laisse toute sa présence aux œuvres.

Que ces quelques remarques ne vous contrarient pas, chers lecteurs, bien au contraire, elles montrent qu’une manifestation, fût-elle de la plus haute qualité, doit faire l’objet de commentaires des plus variés, ce que l’on retrouve dans les comptes-rendus, rédigés par Denis Diderot, des Expositions organisées tous les deux ans par l’Académie royale de peinture et de sculpture dans le Salon carré du Louvre entre 1759 et 1783.

Comme nous l’ont expliqué certains Montrougeois, il serait bien aussi qu’un Salon des cultures du monde — aussi unique que l’est ce 64e Salon — soit possible à Montrouge, ce que nous proposons avec le plus grand plaisir à la municipalité en cette fin de propos, sachant son intérêt pour l’Art et les arts et aussi son implication forte de rester à l’écoute de tous.

Renvois bibliographiques

 

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