La céramique « jun ». De la dynastie Song (860-1279) à la République populaire de Chine

par Mathieu Robert


Sommaire
Introduction
I. La céramique jun à l’ère de l’empire Song
1- Le trésor de la glaçure flambée
2 – Céramique jun et « Four Officiel »
    II. La céramique jun à l’ère de la République
    1 – Une nouvelle génération de céramique jun 
    2 – Céramique jun et marché de l’art
      Conclusion
      Bibliographie
      Remerciements
      Liste des illustrations

      Introduction

      « Aucune fortune ne saurait égaler un morceau de céramique jun ». Par ces mots, le Centre Culturel de Chine à Paris introduit l’exposition consacrée à la céramique jun au mois de septembre 2017 : « Art céramique Jun à travers le monde : Trois décennies de chefs d’oeuvre de la céramique Jun de la République populaire de Chine (1958-1988) ». À cette occasion, quatre-vingt-dix-neuf pièces en céramique jun ont été exposées.

      La céramique jun ou « glaçure flambée » est datée de la dynastie Tang (618-907) et connait son apogée sous la dynastie des Song du Nord (960-1126). Elle est originaire de Yuzhou, dans la province du Henan. Considérée comme la « perle éclatante » au sein de l’art céramique mondial, la céramique jun fut la plus connue parmi les cinq céramiques prestigieuses à l’époque de la dynastie des Song. L’appellation jun regroupe des céramiques produites en des lieux et à des époques différentes : bien sûr, la dynastie Song, puis la dynastie Jin (1115-1234), mais aussi sous la dynastie mongole des Yuan (1271-1368), et durant la première moitié de la dynastie Ming (1368-1644). Ce type de céramique se singularise par ses glaçages uniques versicolores pendant la cuisson. Chaque pièce de céramique jun est unique au monde.

      Les fouilles archéologiques sur les sites de four de céramique jun ont permis de diviser les jun en deux groupes distincts : un groupe de pièces relativement populaires faites de formes simples, principalement produites sous la dynastie des Song et la dynastie des Yuan ; et un groupe, plus rare, que l’on peut qualifier de pièces « officielles ». Ces pièces sont fabriquées sur un seul site – Juntai – pour les palais impériaux sous la dynastie des Yuan et la dynastie des Ming.

      L’ère de la dynastie Song est une ère synonyme de sophistication. Cette dynastie est marquée par une véritable révolution économique et technologique. Pionnière dans différents domaines, aussi bien militaires que scientifiques, elle est à l’origine de l’émission de billets de banques, la première à posséder une marine militaire permanente, à faire usage de la poudre à canon, et enfin, à désigner le Nord à l’aide d’une boussole. Paradoxalement, le contexte économique va amener à des restrictions dans les matériaux utilisés par l’artisanat, notamment l’or qui est un des matériaux plus recherchés pour l’ornementation. Les artisans vont alors se tourner vers un autre médium, moins coûteux à réaliser, la céramique. Les empereurs de cette dynastie – tel que l’empereur Huizong (1082- 1135) qui sous la dynastie des Song du nord confia au Four jun la fabrication des pièces impériales – vont avoir un rôle actif en tant que commanditaires de céramique jun à destination de la cour impériale. Les manufactures de cette période – dont la production de céramique est qualifiée de guan (« officielle ») – vont présider à l’excellence de la céramique chinoise, « la sortant pour toujours des tombes où elle resplendissait, mais loin des yeux des vivants ». Pendant cette période de prospérité, la qualité de la céramique s’est améliorée avec une nouveauté esthétique : les éclaboussures rouges et violettes sur un glaçage bleu. Ce procédé distinctif et innovant est associé à une « personnification » de la dynastie impériale : la couleur rouge est la couleur des empereurs Song, et la couleur violet renvoie à la couleur des vêtements que portaient les hauts fonctionnaires sous cette dynastie des Song. Ces couleurs ont symbolisé la richesse et le luxe au même titre que l’or.

      La céramique jun fascine les amateurs et les collectionneurs de céramique depuis des siècles. L’empereur Qianlong (1736-1794) de la dynastie Qing (1655-1912) appréciait particulièrement les céramiques Song, y compris les céramiques jun qu’il considérait comme les meilleures par leur glaçure subtile et séduisante. En quoi la céramique jun, est-elle le vecteur d’un héritage culturel chinois transmit de dynastie en dynastie dans l’Empire du Milieu, jusqu’à la République populaire de Chine au XXe siècle ?

      À travers cette étude, nous sonderons les balbutiements de la céramique jun à l’ère de l’empire Song (I), et la transmission de ce savoir culturel à l’ère de la République populaire (II).

      I. La céramique jun à l’ère de l’empire Song

      Considérées d’une valeur égale à celle de l’or à l’époque des Song (A), la confection des céramiques jun fut confiée au « Four Officiel » de l’empire (B).

      1) Le trésor de la « glaçure flambée »

      En Occident, les céramiques jun, « ou glaçure flambée », étaient connues sous le nom de « Clair de Lune »[1] de par leur couverte bleu lavande avec des tâches pourpres et violacées dont elles étaient revêtues. Cette teinte bleue très claire est caractéristique des pièces jun précoces (ill. 22), les éclaboussures pourpres ne seraient apparues qu’à partir du XIIe siècle. La tonalité bleu lavande est due aux phosphates ferreux, et les taches cramoisies, à l’adjonction de petites particules d’oxyde de cuivre, sur certains points de la couverte ferrugineuse. À cet endroit, se produit une interaction des deux métaux. Le résultat obtenu peut être plus ou moins hasardeux. Et c’est pour cela que l’on trouve des éclaboussures irrégulières, brunes ou pourpres.

      De plus, les céramiques jun présentent une surface onduleuse, elles semblent ne pas être figées. Le fait que la couverte soit imparfaitement vitrifiée donne un aspect à la fois épais, visqueux et opalescent au revêtement. Au microscope, on peut apercevoir en suspension, dans la couverte, de petites bulles avec des particules de silice (ill. 1). Celles-ci, bien qu’invisibles à l’oeil nu, contribuent à l’effet visuel des pièces. Il faut comprendre que les tons bleus de la glaçure que nous voyons à la surface de la céramique ne sont pas la couleur réelle du pigment, ce qui diffère de la plupart des glaçages. Cet effet est davantage accentué par des jeux de lumière sur l’épaisseur de la couverte.

      Les jun étaient dégourdis par une première cuisson à basse température, puis enduits successivement d’un engobe ferrugineux et de plusieurs couches de couverte contenant des cendres de paille de riz, matière très siliceuse. Après une seconde cuisson à haute température (environ 1200 C°), la surface de l’objet présente des irrégularités, des dépressions et de petites craquelures en forme de V ou de Y (ill. 2).

      Les marbrures et les passages pourpres caractéristiques de cette glaçure jun sont illustrés sur ce bol (ill. 3) et sur ce plat (ill. 4).

      Sur le petit bol à bordure incurvée (ill. 3), les éclaboussements pourpres et les craquelures, éléments conventionnels des pièces jun, se distinguent nettement. Ces éclaboussements se formaient pendant la cuisson à haute température, donnant une couleur rougeâtre au cuivre présent dans la glaçure. Les nuances de marbrure en brun, bleu, gris pâle, rougeâtre, rosâtre ou pourpre étaient obtenues grâce à une température inégale ou à une atmosphère réductrice partielle pendant la cuisson. Connue sous le nom de « rose pourpre », la couleur de la glaçure de ces oeuvres fit l’admiration des collectionneurs et des chercheurs, car la majorité des bols n’ont pas d’éclaboussures pourpres. Ici, l’éclat involontaire de la glaçure résulte d’une « heureuse erreur »[2].

      Le plat (ill. 4) a un aspect vitrifié de couleur claire. Il présente trois marques de crochet et un anneau de pied très net – le bord du pied a été coupé après la glaçure. Cette assiette se rapproche du type de céramique jun fabriquée à Linru, et elle peut être datée du début au milieu des Song du Nord (960-1127). Justement, des fouilles effectuées dans le district de Linru ont permis d’affirmer que ces grès sont apparus à l’époque des Song. Cette affirmation est renforcée par la découverte d’un grand nombre de tessons jun, dans la ville de Juluxian. Par ailleurs, le site de Shenhouzhen, le plus important pour les jun à l’époque des Song du Nord, n’est pas très éloigné de Huangdao où sous les Tang, on fabriquait déjà des grès noirs avec des éclaboussures nuageuses bleu lavande (ill. 5). Mais c’est en l’année 1964 que fut découvert lors de fouilles entreprises dans le district de l’ancienne ville de Junzhou, aujourd’hui Yuxian, le site de l’atelier officiel de céramique jun[3].

      Certaines pièces conservées à l’Asian Art Museum de San Francisco, comme une coupe hexagonale narcisse (ill. 6), une coupe tripode à bosses (ill. 7), un pot de fleurs (ill. 8) et un vase au large cou (ill. 9), proviennent de l’atelier officiel de Yuxian. Ces pièces étaient des commandes spéciales du palais des Song du Nord.

      La forme de la coupe bulbe au rebord à six feuillages précédemment citée (ill. 6) est un grès gris à glaçure pourpre montrant des passages bleu flambé et pourpre lilas et des « sillons vers de terre », caractéristiques de la céramique jun. Un cercle de marques de croches arrondies apparait sur la base brunâtre. De même, la coupe (ill. 7) est posée sur trois pieds à tête de nuages, ce bassin est décoré de bosses sous la bordure et autour de la partie inférieure de l’extérieur. Les dessins sur les bassins de ce genre comportent généralement deux bandes dressées au sommet. Traditionnellement, la partie inférieure de ce type de vase suit l’appellation « en forme de tambour » ou gudingxi (« bassin à bosse de tambour »). Dans ce récipient peu profond, mis au point par les potiers Song, on plantait des bulbes comme les narcisses dont était décoré le palais impérial. La glaçure bleue tachée de marbrure brunâtre de cette coupe est une caractéristique des articles du Yuxian. Ensuite, la jardinière (ill. 8) est le témoignage de formules de glaçure aux nuances bleu ciel, rosâtres ou cramoisies, spécialement destinées à ce type de vase. Enfin, pour ce vase au cou long et évasé (ill. 9), il fut conçu comme un pot à plantes avec des trous de drainage à la base[4].

      Sur le pourtour de la base des céramiques jun, il y a de nombreuses traces de pernettes[5]. Le bord des bols peut être également brun ou verdâtre lorsque l’épaisseur de la glaçure est plus mince. La base de ces céramiques est revêtue d’une couverte brune sous laquelle apparaît un chiffre gravé variant de un à dix.

      Avant les années 1970, on ne savait pas exactement à quoi correspondait ce chiffre : dimensions ? numéro de série ? qualité ? En fait, ces chiffres, de un à dix, se rapportent à la taille des articles impériaux, allant du plus grand au plus petit. Ainsi, les pièces précédemment illustrées ici portent les numéros quatre (ill. 9), sept (ill. 6 et 7) et huit (ill. 8) selon leurs dimensions[6].

      On ne décorait pas les articles jun de peintures ou d’autres ornements. Leurs principales caractéristiques sont donc leur glaçure et leur forme. Par exemple une forme de vase archaïque en bronze – utilisée pour les cérémonies et à laquelle on associait l’autorité impériale – fut abondamment copiée par les fours jun comme le montre ce vase à trois sections (ill. 10)[7]. Cette pièce est plus précisément une résurgence des bronzes de type gu classique qui reflète l’intérêt de la cour des Song du Nord pour les antiquités. Les pièces de ce genre présentent toutes les mêmes caractéristiques de forme : le sommet, la section médiane et le socle ont chacun quatre collerettes verticales. En l’état les trois sections sont émaillées en pourpre lilas. Elle était destinée à la cour impériale, et provenait de l’atelier jun officiel de Yuxian.

      Sous les Song, les formes jun sont peu variées, il s’agit généralement de bols, de soucoupes et de pots assez petits. Le fond des plats et des bols est mince. La base est aussi revêtue d’une couverte. En comparaison, la diversité des pièces se développent davantage sous la dynastie Mongoles des Yuan, comme des copies d’objets en bronze, des figures anthropomorphes et zoomorphes. De même qu’au niveau de la base, la couverte s’arrête au-dessus des pieds.

      Avant l’époque des Song, aux IXe-Xe siècles, on utilisait très rarement l’oxyde de cuivre dans la production de l’émail rouge. Sous la dynastie Song, la glaçure jun provoqua la rupture avec la tradition deux fois millénaires de l’usage de l’oxyde de fer comme pigment pour les glaçures rouges. On utilisa désormais l’oxyde de cuivre, en chauffant les objets à 1000°-1100°C.

      2) Céramique jun et « Four officiel »

      Sous les Song, l’administration des fours officiels est renforcée et confiée à des spécialistes désignés par la cour[8]. Des fabriques officielles ont été installées dans le Nord : les fours ru à Baofeng, les fours jun à Yuxian – tous deux au Henan -, et les fours guan – dont le site est toujours inconnu. Dans le sud, le gouvernement installa le yue à Yuyao et le xiuneisi ainsi que le jiaotan à Hangzhou, capitale des Song du Sud, tous dans la province du Zhejiang. Parallèlement aux activités de ces fours officiels, les ateliers privés créés dans ces régions, fournissaient des biens au marché intérieur et à l’exportation. Ceux qui produisaient des articles de meilleure qualité, tels le yaozhou au Shaanxi, le ding au Hebei et le jian au Fujian, devaient, à l’occasion, payer tribut à la cour sous forme de cadeaux.

      Les fours Song (ill. 11) s’étaient répandus un peu partout sur le territoire chinois, dans 130 districts de dix neuf provinces ou villes. Ils représentent 75% de tous les fours fondés dans toute l’histoire de la Chine. Depuis les années 1950, on a fouillé au moins vingt fours de la dynastie Song au Henan. La céramique Song se divise en plusieurs catégories selon le style et le lieu de production : ding (glaçure blanche), yaozhou (céladon), jun (glaçure flambée) et cizhou (décorée de blanc et noir) dans le Nord ; jingdezhen (bleu pâle), jizhou (décorée de glaçures polychromes) et jian (glaçure sombre) et dans le Sud. Mais dans la pratique, tous les fours produisaient des articles dans toutes les variétés de glaçure.

      Pour conserver leurs marchés et en trouver de nouveaux, les fabricants augmentèrent leur rendement, améliorèrent la qualité des articles et réduisirent les coûts de production. À partir de la fin du Xe siècle, on introduisait des innovations technologiques. Par exemple, les grands fours, surtout dans le Nord, commencèrent à utiliser le charbon à la place du bois comme combustible, ce qui réduisit les coûts et augmenta le rendement. Cette étape révolutionnaire dans la production de la céramique précéda de 1000 ans celle de l’Europe. Pour concurrencer les fours à charbon, on adopta le four à miche du Sud, de forme arrondie et à combustion de bois (mantouyao), formé d’une porte de combustion, d’une chambre de cuisson, d’un plancher et d’une cheminée, pour les amener à supporter des températures de 1300°C.

      À cette époque, on commença à utiliser le huozhao (« test à cuisson ») au four hutian de Jingdezhen, une méthode qui consiste à placer un échantillon près d’un trou dans la chambre centrale du four et à le surveiller durant la cuisson. Le jun, absent des comptes rendus historiques des Song, fut mis au jour par Chen Wanli en 1951. Il fut établi que les tessons découverts sur ce site sont compatibles avec les articles jun reconnus pour être des pièces impériales Song.

      Les fours des régions du sud, mesurent de trente à cinquante mètres de longueur. Ils sont généralement adossés à une colline et construits en escalier. Les chinois racontent qu’une fois ces fours en activité, ils semblent être des dragons crachant du feu.[9] Dans ces fours, les potiers pouvaient y disposer vingt milles à vingt-cinq milles casettes[10], notamment cent soixante-dix en longueur ; vingt-cinq en hauteur et huit en largeur. Ces casettes (ill. 12 et 13) ont révélé, parfois, à l’intérieur, des rainures en escalier sur lesquelles le potier posait le bol à l’envers. Ces coffrets en terre réfractaire étaient rangés dans le four les uns au-dessus des autres, le fond de l’un servant de couvercle à celui du dessous. Après la cuisson, les casettes en bon état étaient réemployées[11]. Le bois était utilisé comme combustible.

      Au nord, dans les régions Henan – où sont principalement fabriquées les céramiques jun -, du Hebei et du Shanxi, les fours étaient de dimensions bien moindres. Le combustible quant aux fours du nord était le charbon. Les fours étaient divisés en deux chambres inégales, l’une au fond pour la cuisson à basse température ; et l’autre à l’avant pour la cuisson à haute température. Près de la moitié de la production était défectueuse.

      Ces fours jun, qui virent le jour sous la dynastie Tang, et qui prospérèrent à l’époque Song et Yuan, commencèrent à décliner au XVe siècle. À partir de ce XVe siècle, d’autres fours produisirent des glaçures de type jun. Ils étaient situés à Yixing au Jiangsu, à Shiwan au Guangdong et à Jingdezhen au Jiangxi.

      II. La céramique jun à l’ère de la République

      Pour la deuxième fois dans l’histoire de la Chine, au lendemain de la fondation de la République populaire de Chine, la céramique jun est nommée « Four Officiel » donnant naissance à une nouvelle génération de céramique jun (A). Dès la seconde moitié du XXe siècle, par l’ouverture progressive de la Chine au marché de l’art international, les collections de céramique jun prirent de la valeur (B).

      1) Céramique Jun et « Four Jun Rouge »

      Avec la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, l’ancien premier ministre Zhou Enlai (1898-1976) demanda « le rétablissement de la production aux cinq fours renommés »[12]. Entre la fin des années 1950 et la fin des années 1980, les fours pour la céramique jun rouge – ou fours officiels de la République – représentées par les quatre plus grandes cuisines de la céramique à Yuzhou de la province du Henan – l’usine n°1 de jun, l’usine n°2 de jun, la manufacture d’Etat et la fabrique de Dongfeng – réussirent à combiner les innovations techniques développées par les céramistes pour satisfaire les besoins croissants de la population, avec la tradition. L’industrie de la céramique repris vie.

      Les pièces de céramique fabriquées avec un nouveau procédé par les usines n°1 et n°2 complètent la collection des pièces traditionnelles. Au XXe siècle, les céramiques jun de la République populaire de Chine sont devenues des présents diplomatiques. Des concours des arts industriels nationaux et internationaux soulignent encore le prestige des jun, tenues en grande estime par les amateurs de céramique.

      Les principaux centres producteurs de céramiques sont encore la ville de Jingdezhen – province de Jiangxi – et le district de Liling – province du Hunan -, auxquels il faut ajouter les villes de Tangshan et de Handan – province de Hebei-, les districts de Shiwan et de Chao’an – province du Guangdong -, le district de Dehua – province de Fujian -, le district de Yixing – province du Jiangsu -, le district de Longquan et la ville de Wenzhou – province du Zhejiang -, et la ville de Zibo – province du Shandong.

      Les actuelles céramiques jun ont développé et innové la tradition des Song, que ce soit au point de vue de la forme esthétique, de la qualité de l’ébauche ou de la couleur de la glaçure. Parmi elles, figure une variété de couleur dite « couleur foie de mouton »[13], dont l’ébauche est aussi fine que solide. Elles sont revêtues d’une glaçure dont les nuances rappellent les « nuages à l’horizon du couchant »[14] – réalisée par le procédé du yaobian. Ce procédé consiste à modifier les teintes de couleurs de la céramique en contrôlant la température du four. De tout temps, on a dit que jamais le procédé yaobian n’a donné deux pièces identiques, y compris dans une même fournée. On peut illustrer l’élégance des céramiques jun issues du Four Officiel de la République populaire de Chine par ce vase zoomorphe en forme de tête de tigre (ill. 14). Son ébauche a été revêtue d’un vernis vert et jaune, cuit à haute température afin d’obtenir une glaçure très fluide. La variété et la somptuosité des couleurs témoignent de l’évolution de la céramique à glaçure jun.

      Dans les années 1970, la fabrication de la porcelaine jun du district de Yuxian, dans le Henan, a connu un développement particulièrement rapide. Ce grand vase à fleurs (ill. 15), recouvert d’une glaçure rouge rutilante, conserve un style rigoureux et énergétique de la porcelaine jun traditionnelle et revêt des caractéristiques locales prononcées.

      Les quatre-vingt-dix-neuf pièces de céramique jun de la République populaire de Chine qui ont été exposées au Centre culturel de Chine à Paris témoignent d’une beauté plastique, associées à un vernissage fluide et partageant un même style artistique. La majorité de ces pièces ont été créées entre 1983 et 1988.

      Parmi l’échantillonnage de céramiques proposées dans cette collection, on reconnait un vase meiping (ill. 16). Ce vase est décoré d’éclaboussures allant d’une tonalité bleu foncé au pourpre. Il conserve un format classique, et on note la réminiscence des vases meiping fabriqués sous les dynasties impériales (ill. 17). Grâce aux innovations techniques sous la République, les nuances de couleurs sont davantage le fruit d’une maîtrise des artisans que celle du hasard.

      Les figures zoomorphes (ill. 18) sont des sujets déjà usités sous la dynastie Yuan (ill. 19). De même, ce vase à trois sections (ill. 20) fait écho aux formes des vases archaïques en bronze. C’était un type de vase copié par les fours jun sous la dynastie Song. Par contre, les pièces de petites dimensions (ill. 21) – malgré des formes similaires à ceux de leurs lointains aïeuls – sont inédites dans le corpus de la céramique jun. Elles sont spécifiques à la céramique jun de la République.

      De nos jours, les pièces de céramique jun de la République sont très rares, du fait qu’elle soit impossible à reproduire. Cela résulte d’un défaut d’équipement des artisans qualifiés, des moyens de production et de matériaux naturels.

      2) Céramique jun et marché de l’art

      Au XXIe siècle, la cote de la céramique jun sur le marché de l’art a considérablement augmenté en raison de sa rareté. En témoigne les différentes adjudications qui se sont déroulées ces dernières années lors de ventes « Art d’Asie ».

      Le 28 octobre 2012, lors des enchères d’automnes organisées par Macau Chung Shun International Auction Co., Ltd, qui se sont déroulées au Centre d’exposition Fisherman’s Wharf de Macao, une collection de vases à tête de tigre – cinq cents pièces – fabriquées par la première manufacture de céramique au cours des années quatre vingt, fut vendue 40 250 000 dollars de Hong Kong (4 349 953,14 euros) avec un prix de départ de 18 000 000 dollars de Hong Kong (1 945 478,61 euros). De même, une collection de cinq cents pièces des vases lotus Guanyin, fut vendue à 46 000 000 dollars de Hong Kong (4 970 540,85 euros) avec le même prix de départ.

      En 2016, lors d’une vente aux enchères à Christie’s New York, un petit bol bleu (ill. 22) daté de la dynastie des Song du Nord fut adjugé à 52 500 dollars (44 317,05 euros), une assiette bleue éclaboussée de violet (ill. 23) datée aussi de la dynastie des Song du Nord pour 112 500 dollars (94 961,98 euros), et une jardinière (ill. 24) – datée de la dynastie Yuan – couverte d’une glaçure violacée et recouverte à l’intérieur d’une couleur bleu lavande marbré pour 389 000 dollars (328 357,43 euros).

      Une vente très récente illustre cet engouement toujours prégnant des collectionneurs pour la céramique Song à l’heure actuelle. La pièce adjugée n’est pas une céramique de type jun mais de type ru. La céramique de type ru tient son nom de l’un des cinq grands fours de l’époque de la dynastie Song du Nord – déjà évoqué précédemment dans cette étude – comme la céramique de type jun. Du fait de leurs caractéristiques physiques et chimiques très proches, cet exemple reste un témoignage judicieux quant à la valeur actuelle des collections de céramiques jun. Cette vente eu lieu le 3 octobre 2017. Une coupelle « rince pinceaux » (ill. 25) de type ru et daté de la dynastie Song du Nord (960-1127) provenant de la Collection The Le Cong Tang a été adjugée aux enchères pour 37,7 millions de dollars chez Sotheby’s Hong Kong. Cette vente a établi un nouveau record pour une céramique chinoise vendue aux enchères. Les céramiques ru sont aujourd’hui les plus rares de Chine. On estime qu’il reste soixante dix neuf pièces intactes dans le monde. La plupart sont conservées dans des musées.

      La recette originale de glaçage du Four jun de la République étant à jamais perdue, les objets en céramique jun sont impossibles à reproduire, et sont donc devenus par ricochet, des objets rares. Les collections d’objets en céramique continueront à pendre de la valeur à l’avenir. D’ici une décennie, la cote actuelle des collections devraient être multipliée par cinq ou par dix.

      Conclusion

      En tant qu’art symbolique de la province du Henan et partie importante du patrimoine culturel de la Chine, la céramique jun a prodigieusement contribué à l’évolution technique et esthétique de l’art de la céramique dans le monde. Vecteur d’un savoir-faire qui a traversé les siècles, elle n’a jamais perdu de son prestige auprès des lettrés, des politiques, et plus largement, des collectionneurs. Liée aux politiques, la céramique jun fut célébrée par les empereurs et les hauts fonctionnaires, avant de devenir un présent diplomatique au XXe siècle. Après cette étude, on constate que la céramique jun fabriquée sous la République conserve une valeur culturelle et historique analogue à celles des porcelaines impériales issues de four officiel de la dynastie Song.

      Cependant les spécialistes contemporains ont encore quelques difficultés à dater précisément les céramiques jun, produites sous des dynasties différentes. Elle est un des types de marchandises les plus difficiles à authentifier. Victime de son succès du fait de sa rareté, le jun a été largement copié par des manufactures chinoises et japonaises, et ce jusqu’à aujourd’hui. Du fait d’une évolution croissante de la cote des pièces jun – corroborée par les dernières ventes aux enchères de céramique chinoise -, le défi futur des amateurs et experts sera de déceler le vrai du faux afin de présenter au public le meilleur jun.

       


      Notes au texte

      1. [1] BEURDELEY Michel, La céramique chinoise, Paris : Éditions d’Art Charles Moreau, 2005, p. 111
      2. [2] HE li, La céramique chinoise, Paris : Editions Thames & Hudson, 2006, p. 189
      3. [3] Idem, p. 189
      4. [4] HE li, La céramique chinoise, Paris : Editions Thames & Hudson, 2006, p. 188
      5. [5] Support, généralement en argile réfractaire, qui permet d’éviter que les poteries ne se touchent dans le four durant la cuisson.
      6. [6] Idem, p. 136
      7. [7] Idem, p. 135
      8. [8] BEURDELEY Michel, La céramique chinoise, Paris : Éditions d’Art Charles Moreau, 2005, p. 165
      9. [9] BEURDELEY Michel, La céramique chinoise, Paris : Éditions d’Art Charles Moreau, 2005, p. 166
      10. [10] Petite boîte avec ou sans couvercle en terre réfractaire où le potier met poteries et porcelaines pour les protéger, dans le four, des poussières et de l’action directe de la flamme. Pour la cuisson en réduction, la casette était bien fermée ; pour la cuisson oxydation, le couvercle laissait filtrer l’air ; on pouvait aussi utiliser, dans ce cas, une casette poreuse.
      11. [11] TREGEAR Mary, La céramique Song, Paris : Editions Vilo, 1982, p. 120
      12. [12] LI Zhiyan, CHENG Wen, Splendeur de la céramique chinoise, Editions en langues étrangères Beijing, 1996, p. 219
      13. [13] LI Zhiyan, et CHENG Wen, Splendeur de la céramique chinoise, Beijing : Editions en Langue étrangères, 1996, p. 184
      14. [14] Idem, p. 184

      Bibliographie

      • BEURDELEY Michel, La céramique chinoise, Paris : Éditions d’Art Charles Moreau, 2005, p. 318
      • HE li, La céramique chinoise, Paris : Editions Thames & Hudson, 2006, p. 352
      • HOUGRON Alexandre, La Céramique chinoise ancienne, Paris : Les Éditions de l’Amateur, 2015, p. 385
      • JANE SZE Kwan-yuk, Alchemy in Blue : Ancient Jun ware from The Yip Collection, University Museum and Art Gallery, The University of Hong Kong, 2008, p. 183
      • TREGEAR Mary, La céramique Song, Paris : Editions Vilo, 1982, p. 259
      • YU Pei-Chin, A Panorama of Ceramics in the Collection of the National Palace Museum : Chün Ware, National Palace Museum, 2000, p. 255
      • LI Zhiyan, CHENG Wen, Splendeur de la céramique chinoise, Editions en langues étrangères Beijing, 1996, p. 219

      Site internet

      • Centre culturel de Chine, Exposition « Art céramique Jun à travers le monde : Trois décennies de chefs-d’oeuvre de la céramique jun de la République populaire de Chine (1958-1988) », disponible à l’adresse URL : https://www.ccc-paris.org/evenement/exposition-2/, consultée en ligne le 20 décembre 2017.

      Juriste, Mathieu Robert est actuellement en 3e année  d’histoire de l’art à l’ICP (Institut Catholique de Paris), spécialité Asie.
      Ce mémoire a été préparé sous la dir. de Christophe Comentale, Chargé d’enseignement à l’ICP, spécialité Asie, Conservateur en Chef au Muséum et Conseiller scientifique pour la Chine au Musée de l’Homme

       

      Remerciements

      J’adresse mes remerciements aux personnes et institutions qui m’ont aidé dans la réalisation de ce mémoire.

      En premier lieu, je remercie le blog Sciences & art contemporain et son comité de rédaction pour la publication de cette étude.

      Je remercie aussi les institutions occidentales et chinoises qui m’ont permis de réaliser cette étude : le Centre culturel de Chine à Paris, organisateur de l’exposition « Art céramique Jun à travers le monde : Trois décennies de chefs-d’oeuvre de la céramique jun de la République populaire de Chine (1958-1988) » qui a été le point de départ de ce mémoire, l’Asian Art Museum de San Francisco, le National Palace Museum de Taipei, et le musée de l’Université de Hong Kong.

      Je souhaite particulièrement remercier Monsieur et Madame Michel Robert pour leur précieuse aide à la relecture et à la correction de mon mémoire.


      Les mentions de pagination de la partie iconographique renvoient à la version papier de ce travail.


       

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