Jörg Gessner

La feuille fluide, tableaux en papier récents. 

A Paris, chez Eliane Fiévet, les 6, 7, 8 avril 2018. Compte-rendu d’exposition

par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro

 

« Les yeux perçoivent, l’âme embrasse et l’esprit traduit ». Jörg Gessner

 

Quelques éléments biographiques

Né en 1967 à Rüdesheim en Allemagne, Jörg Gessner devient apprenti tailleur avant de s’installer en 1990 à Paris où il suit des études de stylisme et de modélisme de mode au studio Berçot. Il se spécialise dans le design textile lors d’un séjour d’une année à Milan en 1992, lieu où commence son véritable parcours professionnel alliant forme, matière et lumière. Aujourd’hui, il vit et travaille à Paris et à Lyon.

Feuille Fluide No 25-26-27 – (3 X) 59 X 89 X 4,5 cm Kouzo, Ganpi, sumi sur châssis bois.

« La carrière de l’artiste allemand Jörg Gessner a pris un nouveau sens en 2006 lors d’un séjour au Japon durant lequel il a rencontré les descendants d’une des dynasties les plus importantes de papetiers japonais. Ainsi, après un riche parcours dans le design textile et le design d’objets qui l’a notamment conduit à travailler avec les maisons Guerlain et Hermès, Jörg Gessner se consacre désormais exclusivement au papier. Il s’intéresse particulièrement au papier japonais, dont il est devenu l’un des meilleurs connaisseurs et qu’il expérimente pour composer une œuvre exigeante ».

Recherche et création

Chercheur et créateur — les deux semblent, assez logiquement devoir aller de pair —, il obtient différentes distinctions, En 2006, le prix Villa Médicis Hors les Murs, puis, en 2013,  le prix Kyoto Contemporary.

Ses expositions le mènent en France ou au Japon en différents prestigieux lieux ou en des lieux spécialisés dans la création et la fabrique du papier : musée de la chasse et de la nature (2014), musée Victor Hugo (2013), mairie du VIe, Lyon

Ses conférences traitent de sujets tout naturellement tournés vers le plaisir des papiers et de sujets connexes : Washi Story, à la Kurume University (Fukuoka), Le Yuton, au Goethe Institut (Paris), La voie du thé au Musée Guimet, La voie du papier à l’Ecole Estienne.

Feuille Fluide, Vue Partielle. Chez Eliane Fiévet (2018).

De 2012 à 2014, à la maison de Rembrandt d’Amsterdam, et en liaison avec l’université d’Amsterdam, Jörg Gessner a entrepris des recherches sur les origines des papiers japonais utilisés par Rembrandt pour les gravures de la collection de la maison de Rembrandt (Rembrandthuis), en collaboration avec Leonore van Sloten, conservatrice au musée-maison de Rembrandt, Bas van Velzen, senior tutor book and paper conservation de l’Université d’Amsterdam (UvA) et des papetiers et scientifiques japonais. Une exposition de gravures de Rembrandt sur papier japonais a été inaugurée au musée-maison de Rembrandt en juin 2015.

Des papiers, support et symbole du réel

Feuille Fluide Petite Cascade, Chez Eliane Fiévet (2018)

Une définition de l’exposition et de son impact est donné par une citation de Jörg Gessner sur le carton de l’invitation de l’exposition La feuille fluide :

« Au lever du jour, la brume monte. Nous ouvrons les yeux. Les nuages voyagent, nous le faisons aussi. Puis, la pluie retombe, comme nous tombons tous. Les gouttes s’assemblent, coulent ensemble, deviennent ruisseau, cascade, rivière, se retrouvent en océan et finissent en brume. Qui monte. Et devient nuage. Puis, pluie ».

 

Feuille Fluide No 28 – 92 X 88 X 4,5 cm Kouzo, Ganpi, sumi sur chassis bois

Feuilles Fluides Debussy – (4 X) 28,5 X 43,5 X 2,5 cm Kouzo, Ganpi, sumi sur chassis bois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces propos livrent encore davantage autant qu’ils l’accompagnent, la vingtaine d’œuvres de tous formats que cet obsessionnel et perfectionniste a livrés et rythmés dans le lieu qui lui était mis à disposition. Son propos, immergé dans une patience qui le pousse à aller vers la qualité de papier qui prend l’idée, s’en empare et la matérialise – il devient alors inséparable de la feuille qui a concentré son propos – reprenant en cela une approche taoïsante qui est l’idée fixe, nécessaire et inexorable des propos de Laozi ou de ces disciples. Ce n’est pas pour autant que les œuvres de Jörg Gessner sont teintées d’un exotisme oriental : ses œuvres sont le reflet d’une préoccupation, d’une esthétique personnelle qui sait conjuguer des préoccupations de créateur de notre époque, sachant jouer de l’installation qu’en l’occurrence les œuvres reflètent selon leur positionnement dans les lieux : œuvres accrochées, posées, face à la lumière du jour, de biais, subissant, posées dans une partie creuse qui fait davantage ressortir les parties blanches sur des zones de gris plus laiteuses, assumant des variantes propres aux nuances de l’encre dans des oeuvres calligraphiques. Les œuvres livrent une présence de l’eau qui se révèle au fil du regard posé sur chacune en tenant compte de chaque angle de vue, qui révèle telle chute d’eau ou une destruction de cet élément aqueux devenu éclat et en plein devenir d’éléments brumeux perdus dans un espace fera renaître un état autres. Cela me renvoie à certains tableaux de Levy-Dhurmer qui, s’ils portent cette lourdeur ornementale fin de siècle – le XIXe – montrent une semblable préoccupation de ce peintre pour les rendus de ce que peut être l’eau lorsqu’elle change d’état, n’existant plus que par cette irradiance de particules sommaires. A cela près que le support papier est, après une familiarité livrée par le regard, choisi en raison de sa surface, de l’impact particulier de sa texture qui joue sous la lumière en perpétuelle instabilité.

               


Vues de l’accrochage des œuvres de Jörg Gessner chez Eliane Fiévet, Paris (2018).


Cette quête du blanc, non-couleur et lumière irradiante, doit, pour pouvoir se matérialiser, être, avoir accroché – un peu comme ces ions que Lucrèce prend comme des capteurs de ce réel tangible – aussi le perceptible. Si, au premier regard, un jeu est perceptible face à ces camaïeux, le parcours tout intellectuel qui continue, aboutit à une délectation qui est sur et dans cette feuille fluide. A Jörge Gessner la citation de la fin de cette évocation de son oeuvre :

« la lumière est esprit, linéaire, l’eau est corps, fluide. La lumière vaporise l’eau, l’eau brouille la lumière. L’eau et la lumière, une matière, une énergie, toutes deux engendrent la vie. La lumière prend corps en l’eau. L’eau révèle son esprit. La brume lumineuse nous enveloppe, la peau devient une mince membrane permettant à notre corps d’échanger avec celui de l’eau, à notre esprit d’échanger avec celui de la lumière. Isolé des choses, semble-t-il, dans la brume, on est pourtant au plus proche des facteurs fondamentaux des forces de la vie. Comme une feuille souple, fluide, entre passé et avenir, entre ombre et lumière ». in : Jörg Gessner, Œuvres II. [Paris] : chez l’auteur ; 2017. 29 p. : ill.


L’éloge des trésors oubliés, poème illustré de 3 images, Jörg Gessner


Renvois bibliographiques

  • Jörg Gessner, Mon chemin. [Lyon] : chez l’auteur, s.d. 19 p. : ill.
  • Jörg Gessner, Entretien II, propos recueillis par Henri-François Dutilleux. [Lyon] : chez l’auteur, 2017. 9 p. : ill.

Liens avec des articles

 

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