Du point à la ligne est – ouest ou De la peinture au signe

9 mars 2019, INHA (Institut National d’Histoire de l’Art), Paris.

Conférence par Alain Cardenas-Castro, plasticien, chercheur et médiateur en art contemporain au Musée de l’Homme – MNHN et Christophe Comentale, conservateur en chef honoraire au Muséum, Conseiller scientifique au Musée chinois du quotidien.

Une synthèse de quelques points forts est donnée ci-dessous.

Est – Ouest, les points de vue relatifs à l’esthétique de l’Asie sinisée ou de l’Occident ne cessent d’aboutir à des comparaisons sur les approches des créateurs, de leurs sujets, des techniques utilisées pour parvenir à un seul et unique constat : devant l’œuvre, en l’occurrence, surtout l’œuvre peint dont il sera question, – mais avec quelques exemples pris à d’autres disciplines artistiques – , tout est matière ou structure, chair ou os !

Anonyme, Wang Wei ( ca IXe s.), gravure sur bois

Du point à la ligne, que se passe-t-il, comment ce vocabulaire graphique est-il utilisé, appliqué, voire très naturellement détourné pour les besoins d’une idée ? Au fil de quelques images, les choses devraient se préciser. Des éléments du hasard à ceux de la nécessité formelle ou structurale, au fil des éléments graphiques : des découvertes.

Du néant naît le réel, de l’envie, du désir, les choses se formalisent. Au pays de Descartes, l’essentiel est le général, celui qui conduit au particulier. Le sujet doit être campé, mis en approche, en valeur, en perspective. L’un des plus séduisants – nous sommes dans une approche esthétique, construite, de celles qui mettent le monde en ordre.

● La perspective

Un peintre, lettré, esthète, poète, Wang Wei (701, Jinzhong -761 Chang’an), fonde l’école du paysage. En activité sous la dynastie des Tang (618-907), il précise dans son texte sur le paysage (shanshuifu) :

« En peignant un tableau de paysage, l’Idée doit précéder le pinceau. Pour la proportion : hauteur d’une montagne, dix pieds ; hauteur d’un arbre, un pied ; taille d’un homme, un centième de pied. Concernant la perspective : d’un homme à distance, on ne voit pas les yeux ; d’un arbre à distance, on ne distingue pas les branches ; d’une montagne lointaine aux contours doux comme un sourcil, nul rocher est visible ; de même nulle onde sur une eau lointaine, laquelle touche l’horizon des nuages.

Quant au rapport qui existe entre les éléments : la montagne se ceint de nuages ; les rochers recèlent des sources ; pavillons et terrasses sont environnés d’arbres ; les sentiers portent des traces d’hommes. Un rocher doit être vu de trois côtés ; un chemin peut être pris par ses deux bouts ; un arbre s’appréhende par sa cime ; une eau se sent par le vent qui la parcourt. Considérer en premier lieu les manifestations atmosphériques.
Distinguer le clair et l’obscur, le net et le flou. Établir la hiérarchie entre les figures ; fixer leurs attitudes, leur démarche, leurs saluts réciproques. Trop d’éléments, c’est le danger de l’encombrement ; trop peu, c’est celui du relâchement. Saisir donc l’exacte mesure et la juste distance. Qu’il y ait du vide entre le lointain et le proche, cela aussi bien pour les montagnes que pour les cours d’eau ».

Confucéens et taoïstes partagent cette volonté affirmée – leurs conclusions sont différentes – de ne pas se fier aux apparences extérieures du monde visible. Ainsi, les peintres en viennent à utiliser des ruses visuelles pour faire passer le spectateur d’un niveau d’horizon à l’autre. L’interaction entre l’eau et la montagne étant symbole de transformation universelle, différents niveaux peuvent s’enchaîner du type : eau, petite brume, montagne, grande brume, nuage, eau, petite brume, montagne,…

Les approches perspectives Est – Ouest ne sauraient manquer, jusqu’aux expérimentations nombreuses de la perspective renaissante avec point de fuite qui fait converger les lignes d’une intensité et d’une mise en page autres : Piero della Francesca, La Cité idéale (1475), Gustave Caillebotte (1848-1894) et ses Raboteurs de parquet (1875),…

D’autres éléments structurants : points, lignes, crochets, taches et autre ponctuation… d’est en ouest, vont contribuer à animer ces représentations esthétiques, politiques, sociales, mettant au centre du propos de chaque artiste, à nouveau envie, désir et toute autre motivation ainsi formalisée.

●● Points, lignes, crochets, taches et autre ponctuation… d’est

La traditionnelle approche de la calligraphie chinoise et de ses traits fondamentaux passe bien souvent par le caractère éternel (yong en phonétique). A partir de huit éléments, les mots vont varier à l’infini…

Et aussi, le geste, l’approche de ces caractères vers des représentations picturales vont montrer des mises en facteurs communs forts.

Liang Kai (梁楷), peintre et calligraphe chinois (fin du XIIe s., province du Shandong – début du XIIIe s.), vit, comme le peintre Mu Qi, entre la Cour et l’un des monastères bouddhiques, du bouddhisme chan, sur le pourtour du lac de l’Ouest, au cours des dernières années de la dynastie Song et des premières années de la dynastie Yuan. Il a laissé différentes oeuvres empreintes de cette spiritualité qui le relie au bouddhisme chan, plus connu par son appellation japonaise zen.

Une des œuvres de Liang Kai, Le sixième patriarche coupant un bambou, illustre fort bien ces rapports intimes entre peinture, calligraphie et possession de techniques telles que le coupe de tiges de bambou, la tenue du pinceau, la conduite d’un char,…. Ce peintre lettré se retire et s’immerge dans le monde du chan à Hangzhou, environnement propice au retrait du bruit du monde.

La ligne

« La vie est une ligne, la pensée est une ligne, l’action est une ligne. Tout est ligne. La ligne conjugue deux points. Le point est un instant, la ligne commence et finit en deux instants ». Histoire de la ligne, Manlio Brusatin.

La ligne dans les civilisations anciennes est à la fois présente, fondamentale, centralisatrice, borne et frontière. Essentielle, elle permet des oublis, des voyages, elle codifie des rituels. Pour certaines civilisations, comme l’Egypte ou la Chine, la ligne a plusieurs facettes : elle structure les idéogrammes, elle précise les représentations, elle matérialise aussi les compositions. Le temps qui passe n’a rien changé à ces idées directrices récurrentes.

Chez Hsiao Chin萧勤 (né à Shanghai en 1935, à Taiwan en 1949, puis 10 ans plus tard à Milan avant des allers et retours aux Etats-Unis et en Chine), la ligne – tout comme le point ou la tache – prend une dynamique particulière et polysémique, son approche à la fois source de dépouillement, de vide mais, parallèlement de plein et de structure libératrice, n’a cessé de le mener vers des compositions taoïsantes :

«  Le ciel et la terre ont une durée éternelle.
S’ils peuvent avoir une durée éternelle, c’est parce qu’ils ne vivent pas pour eux seuls. C’est pourquoi ils peuvent avoir une durée éternelle.
De là vient que le saint homme se met après les autres, et il devient le premier.
Il se dégage de son corps, et son corps se conserve.
N’est-ce pas qu’il n’a point d’intérêt privés ?
C’est pourquoi il peut réussir dans ses intérêts privés ». Daodejing, section dao, chap. 7, trad. Julien.

Francis Alÿs. The Greenline (2004), Jerusalem

Des lignes directrices régissent l’organisation spatiale du tableau et construisent l’équilibre de l’image : elles sont aussi bien horizontales, verticales et obliques que mêlées. La ligne fait tout, la ligne construit tout, la ligne est partout. Chargée d’une force symbolique, représentative ou spatiale, la ligne structure l’univers artistique. On trace dans le ciel des lignes imaginaires entre les étoiles. Des constellations plastiques naissent de ces lignes célestes. De la terre allant vers le Ciel, l’échelle est une double ligne parallèle caracolant avec les nuages. La ligne c’est aussi des trajets, des trajectoires, des labyrinthes complexes. La ligne est aussi à haute tension sous les néons de certains artistes. Colorée, texturée, infinie, courbe, droite, pointillée, elle prend diverses formes aussi compliquées que minimalistes. C’est à se demander si la ligne n’est pas le fondement conceptuel et esthétique de l’art.

Durant la Préhistoire, la ligne suit les contours des animaux dans les peintures rupestres. Elle est ferme et décidée : elle ne s’encombre pas d’infinis détails. Elle est aussi matière signifiante et vie. A d’autres périodes, les scribes et artistes vont, en Chine, s’inspirer des traces laissées par les dragons dans le sol et faire réapparaître, à main levée, des formes parfaites ou des caractères aux rôles différents. La ligne devient savoir, prouesse technique et performance !

En Occident, la ligne va poursuivre pendant des siècles son histoire florissante jusqu‘au XIXe s. Alors, les artistes dits impressionnistes vont – par la touche – la bannir du tableau avant qu’elle reparaisse durant la période art nouveau.

Avec l’abstraction, la ligne revient en force sous les pinceaux et théories de Wassily Kandinsky (1866, Moscou – 1944, Neuilly-sur-Seine). « La ligne géométrique est un être invisible. Elle est la trace d’un point en mouvement ». La ligne structure la composition du tableau comme une portée musicale. Dans l’art contemporain, elle se voit insuffler un nouvel élan : celui de son expression pure.

Daniel Buren (1938) veut réduire son intervention picturale pour parvenir au « degré zéro » de la peinture. Il produit ainsi en 1967 plusieurs peintures sur tissu rayé. Le principe est de recouvrir de peinture blanche les deux bandes extrêmes (extérieures) colorées.

Dans le Land art, des lignes s’installent dans les paysages. La ligne est devenue un élément plastique signifiant et autonome : elle se matérialise sous diverses formes dans des matériaux inattendus. La ligne est devenue une signature de l’art contemporain.

●●● Le point

Du latin punctum, de pungere : piquer.

Main négative préhistorique de la Grotte du Pech Merle (Lot, France)

Le point est un élément de géométrie sans dimension, de dimension zéro. La marque du crayon sur la feuille est déjà beaucoup trop grosse pour représenter un point, mais elle en est le symbole.

Une étoile dans le ciel donne une idée du point. Un point est ce qui ne comporte aucune partie.

Les points : isolés ou répétés.

Le point, selon Euclide (Εὐκλείδης / Eukleídês, aurait vécu vers 300 av. n. ère) est ce qui n’a aucune partie. On peut aussi dire plus simplement qu’un point ne désigne pas un objet mais un emplacement. Il n’a donc aucune dimension, longueur, largeur, épaisseur, volume ou aire. Sa seule caractéristique est sa position. On dit parfois qu’il est « infiniment petit ». Toutes les figures du plan et de l’espace sont constituées d’ensemble de points.

Le point étant considéré comme l’unique élément commun à deux droites sécantes, on représente habituellement le point par une croix (intersection de deux petits segments) plutôt que par le glyphe du même nom
Lorsque le plan ou l’espace est muni d’un repère cartésien, on peut positionner tout point par rapport aux axes de ce repère par ses coordonnées cartésiennes ; le point est alors associé à un couple de réels en dimension 2 ou à un triplet de réels en dimension 3. Il existe cependant d’autres manières de repérer les points (coordonnées polaires en dimension deux, coordonnées sphériques ou coordonnées cylindriques en dimension 3)

●●●● Les rencontres du point et de la tache

Les taches, denses ou en balayage à trace

L’Art de la tache (voir renvois bibliographiques) est la réédition, la première traduction française intégrale, et le commentaire du traité d’Alexadre Cozens New method of assisting the invention in drawing original compositions of landscape (1785). Ce commentaire comporte deux parties principales: une étude analytique du traité, abordant les diverses questions qui s’y trouvent posées, la nature, et l’invention, l’image naturelle (dans les taches des murs, les pierres, les nuages), le statut de l’esquisse, le rôle du hasard, du génie, des règles, de la cuisine, l’étude enfin des taches qui accompagnent le texte, et de la taxinomie où elles s’inscrivent; une partie synthétique abordant l’esthétique de la fin du XVIIIe s. qui sert de fond au traité: les théories de la nature, de l’origine de l’art, de l’imitation; le rapport entre néoclassicisme, romantisme et préromantisme, envisagé à travers les liens de Cozens et Beckford .

Alain Cardenas-Castro, Chevaux (1984), peinture à fresque sur panneaux, 200 x 50 cm, coll. privée. © Alain Cardenas-Castro

Les rides

« La trace d’un geste formalisé », une des multiples définitions des rides, à la fois poétique ou technique. Une notion centrale dans la façon d’utiliser le lavis : l’utilisation des rides, en chinois cun. La ride est ce qui s’obtient en frottant au moyen d’un pinceau pointu manœuvré de biais. Les rides traduisent le relief, la texture, le grain, la luminosité. Elles trouvent leur origine dans l’observation des structures naturelles.

Les enseignements de la peinture du jardin grand comme un grain de moutarde (Jiezi yuan huapu) 芥子園畫譜une encyclopédie de la fin du XVIIIe siècle (fin des Ming, début des Qing) sous la dir. de Wang Gai.

Manuel sur les manières d’apprendre et de maîtriser la technique du lavis : autant le tronc et les feuilles des divers arbres, les montagnes, les ponts, les chemins, etc.

Parmi les rides,

 rides, nuages enroulés : superposition de volutes circulaires, suggérant certains effets fantastiques. Nous en verrons chez Guo Xi.

● rides, taillées à la hache : tracées largement, à l’emporte-pièce avec le côté du pinceau ; effet franc et brutal ; on en trouve chez Ma Yuan et Xia Gui.

● rides, chanvre éparpillé : longs trait léger s plus ou moins parallèles ou emmêlés. C’est peut-être le type le plus répandu. On en trouve chez Shen Zhou.

● rides, pierres d’alun, petits blocs de pierres joints, arrondis, sorte de bosses chauves faisant penser à des petits pains cuits à la vapeur.

● rides de l’encre éclatée, Zhang Daqian et ses applications aux lotus.

Ces quelques notes éparses, plus ou moins regroupées seront, peut-être, un jour, regroupées et structurées afin de donner une sorte de corpus syntaxique sur ces vocabulaires utilisés par chaque créateur…

Renvois bibliographiques

  • Cardenas-Castro, Alain. « Temps de rêve » (2015), première œuvre d’une série en devenir. De la création contemporaine et des données ethno-anthropologiques. Publié le 13 mai 2018, blog science et art contemporain.
  • Comentale, Christophe, Cent ans d’art chinois, 1909-2009. Paris : Ed. de la différence, 2010. 398 p. ill. Bibliog. Index
  • Comentale, Christophe, A propos de cartes de vœux uniques d’Alain Cardenas-Castro. Publié le 2019-03-23
  • HU Jiaxing L’archéologie du geste d’écrire. Publié le 2018-01-26
  • Lebensztejn, Jean-Claude, L’art de la tache : introduction à la Nouvelle méthode d’Alexander Cozens, Paris : nom, Montélimar : Ed. du limon, 1990. L’Art de la tache est la réédition, la première traduction française intégrale, et le commentaire du traité d’Alexadre Cozens New method of assisting the invention in drawing original compositions of landscape (1785).

 

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