Des grandes expositions nationales au Palais des Beaux-arts de Pékin

par Christophe Comentale

Le sujet revient avec une forte récurrence, désormais acceptée, fatidique,  sous la plume des journalistes occidentaux, désarmés, désorientés et effarouchés, face à ce fonctionnement gouverné par une logique non hexagonale : qu’est-ce qu’une « grande exposition » en Chine ?

Est-ce une exposition de prestige, à caractère international, permettant surtout de vérifier le beau fixe des relations bilatérales entre la Chine et un pays, en l’occurrence « ami » ? Est-ce la tenue d’une vente aux enchères qui regroupe l’œuvre d’une période, d’un créateur ? Est-ce une exposition monographique sur un créateur chinois ancien, moderne ou contemporain ?

En fait rien de tout cela, mais un peu quand même.

Les habitudes des autorités politico-culturelles chinoises – finalement peu différentes de celles qui sont en vigueur dans l’hexagone – permettent au public chinois, surtout celui de la capitale et de la province du Hebei dans laquelle est enclavée la capitale de Pékin, de voir différentes expositions à caractère national.

La politique est, en la matière, à la fois complexe et simple : la capitale reste la capitale avec ses prérogatives politiques et culturelles, son rôle édifiant et unique. Elle abrite les organes décisionnels : le Conseil des affaires d’Etat avec ses sections traitant de la culture, le Ministère de la culture, la Direction nationale du patrimoine de Chine, le Comité central du PCC (Parti communiste chinois) et ses sections qui fixent les orientations majeures de la culture. Les grandes instances artistiques et patrimoniales sont également des centres de conseil et de coopération attentifs au respect des orientations culturelles du pays. Ainsi en va-t-il de l’Institut central des Beaux-arts avec à sa tête une célébrité du domaine culturel et un administrateur appartenant au PCC, de la Bibliothèque nationale de Pékin et des différents musées municipaux (Musée de la capitale notamment, l’équivalent du musée Carnavalet) et fondations privées (comme la Red brick foundation) dont le positionnement en matière d’art contemporain est, encore une fois, le reflet d’une réalité politique, culturelle et commerciale.

Des musées chinois

Comme je l’ai mentionné par ailleurs, les musées au sens où l’entendent les Occidentaux ont fait leur apparition à la fin du XIXe s., avec la progression de la présence occidentale. Avant cela, il y avait, comme en Occident, des collections publiques et privées. Leur durée de vie a toujours été fonction des aléas de la politique et de ses revers. Les annales manuscrites et les éditions xylographiques des recueils de pièces impériales, illustrés et descriptifs, constituent parfois la seule source restante qui donne trace de pièces devenues inexistantes. Pour l’art ancien, les pièces ont rejoint différents établissements comme les musées du Vieux Palais (Pékin, Shenyang et Taipei) ou des musées d’histoire qui sont construits dans la capitale de chaque province voire aussi des grandes métropoles (Shanghaï, Chongqing, …). Pour l’art contemporain, la problématique est autre, on note l’existence de Palais des arts, dont le Palais des Beaux-arts de Pékin, bâtiment de quatre étages entouré d’un jardin de sculptures et restauré ces dernières années. Il accueille toutes sortes de manifestations et colloques internationaux ciblés. C’est le modèle souhaité et recréé à l’échelon provincial ou municipal. Comme dans les musées occidentaux, les expositions sponsorisées sont accueillies…

Depuis la normalisation des relations entre la Chine et les pays étrangers, normalisation qui est sujette à des recadrements conjoncturels, les choses ont un peu changé. La Direction du Patrimoine de Chine, soucieuse de montrer à l’étranger de prestigieuses expositions itinérantes sur des thèmes fédérateurs comme Confucius, la dynastie des Han, les Jades, … a mis à jour ses textes pour l’accueil des manifestations à l’étranger. Et, par voie de conséquence, cette même Direction a doté ses musées d’art ancien ou moderne des équipements requis par les normes internationales.

En outre, depuis près de cinq décennies, l’accent a été mis sur la nécessité d’être attentif au rôle pédagogique de la culture, d’abord avec l’exposition présentée au Petit Palais à Paris en 1972, événement qui rassemblait un florilège de somptueuses pièces de fouilles récentes. Les choses ont évolué depuis trois décennies avec la volonté affichée d’ouverture du pays, surtout économique. Une différenciation entre les expositions sur la civilisation chinoise et celles de l’étranger permet des opérations de prestige. A l’heure actuelle, il n’existe encore aucun musée de la civilisation occidentale comprenant, comme au Louvre, des départements réservés à chaque pays. Des collections privées importantes ont, d’ores et déjà, acquis des œuvres occidentales importantes. Elles sortiront de la confidentialité lorsque le moment sera jugé favorable…

Musée et civilisation chinoise

Les autorités chinoises sont claires sur ce qu’est la culture et sur son rôle pédagogique et édifiant, bénéfique pour le Peuple. En Occident, les choses sont plus flottantes, mais, depuis deux décennies, la reprise en main des musées par des cadres politiques et administratifs ne fait que converger vers un point de vue de plus en plus similaire, tout en tenant compte de certaines traditions non encore tombées en désuétude complète : l’Humanisme, l’importance de la différenciation d’esthétiques diverses. A contrario, on constate la présence de plus en plus arbitraire de collections dont la seule raison d’être est le pouvoir financier des « collectionneurs » et demandeurs de reconnaissance « artistique », présents dans une nomenklatura pour le moins surprenante. Pour la France, le prix Marcel Duchamp en est l’un des exemples qui illustrent comment les paradoxes peuvent devenir des notions magiques, sans parler de la construction récente de musées privées qui se substituent de façon bien inutile au professionnalisme des cadres des institutions patrimoniales. Le tout, face au silence concerté d’une presse soudainement devenue silencieuse. C’est en ce sens que la critique des institutions chinoises est mal fondée et malaisée…

Depuis peu le nouveau président chinois, Xi Jinping a accompagné sa venue au pouvoir d’orientations politiques et culturelles assez ambitieuses mais troublantes. Il fustige un existant qu’il juge inadapté à la société chinoise. Celle-ci doit être reprise en main de façon à ce que s’opère une renaissance.

Pour réaliser la renaissance chinoise, ce rêve prôné par les autorités, il faut une culture florissante. (…). La littérature et l’art contemporains doivent s’emparer du patriotisme comme objet de création »1. Comme en écho aux Causeries sur l’art et la littérature prononcées par Mao en 1942 à Yan’an, Xi Jinping organise en octobre 2014 à Pékin un Forum sur la littérature et les arts. Ses propos sont une sorte de ligne directrice sur ce que le pouvoir entend par création, une création qui s’empare du patriotisme comme objet de création. C’est dans cette même exigence que sont donnés ci-après des éléments relatifs à la créativité souhaitée par les président Xi.

“Depuis la réforme et l’ouverture, la création littéraire et artistique de la Chine vit un nouveau printemps, qui a produit un grand nombre de chefs-d’oeuvre universellement reconnus. Dans le même temps, on ne peut pas nier qu’il y a aussi beaucoup de productions manquant de qualité, i1 y a aussi des phénomènes de plagiat, des problèmes de stéréotypes, une production mécanique et une consommation rapide. Certaines oeuvres vénèrent le futile, d’autres déforment les classiques, subvertissent l’histoire, enlaidissent les masses populaires et les personnages héroïques; certaines ne distinguent pas le vrai du faux, le bon du mal, embellissent la laideur et exagèrent la face sombre de la société; certaines recherchent l’étrange dans un style pompeux, le kitsch de manière invariable ou développent un goût pour le vulgaire, utilisant des oeuvres à des fins d’argent facile.” Elles sont éloignées des “masses populaires et de la réalité”, critique le numéro un chinois, “tout cela est un avertissement pour nous : l’art et la littérature ne peuvent pas se perdre dans les vagues de l’économie de marché”. Il poursuit, soudainement sensible à la noble inutilité de l’art. “J’ai discuté avec différents artistes, je leur ai demandé quel était actuellement le problème le plus aigu, ils m’ont tous répondu sans s’être concertés : le sentiment d’impatience. Certains pensent que si une oeuvre demande trop de temps et ne peut pas avoir une valeur pratique immédiate ou être convertie en yuans, alors cela ne vaut pas la peine, c’est inutile.” Coup de patte aux créateurs qui s’adaptent aux goûts occidentaux et font fortune à New-York ou à Londres »2.

Cet état des lieux, un réquisitoire plutôt sévère, fustige de façon assez profonde les débordements d’une création qui a pris ses marques à l’international depuis deux décennies : Hong Hao, Liu Xiaodong, les frères Gao,… pour ne citer que quelques-uns de ces créateurs qui sont extrêmement sceptiques quant à l’esthétique prônée par le pouvoir. Les autorités apprécient davantage l’œuvre d’un art autre, qui montre la volonté de vivre dans un environnement nanti, élégant, apaisant. Un tel reflet est présent à travers l’œuvre de créateurs comme les peintres Yang Ermin ou Qiu Haitao, du céramiste Bai Ming ou du sculpteur Cai Zhisong qui sont au centre de prestigieuses expositions nationales ou internationales.

Les grandes expositions d’hiver à Pékin

Ainsi, face à des mots d’ordre, à des orientations aussi ambitieuses, il est plus aisé de comprendre comment s’articulent les expositions proposées au public chinois.

 

ill. 1

Pour n’en citer qu’une, l’Exposition des étudiants des Beaux-arts de tout le pays (ill. 1 et 2) a eu lieu du 14 au 24 décembre 2017. Elle avait pris possession de presque tout le rez-de-chaussée du Palais des Beaux-arts de Pékin, lieu emblématique du pouvoir en matière de création. Sis dans le prolongement de ce Palais, la Cité du Vieux Palais et la Direction nationale du Patrimoine, l’Association des musées de Chine et les principales instances de la culture et de la politique.

 

ill. 2

La manifestation, organisée par l’Association des artistes de Chine et l’université normale de la capitale, avait pour but « d’assurer l’instruction du public et de lui proposer des échanges de haut niveau » avec ce florilège exceptionnel. Sur une sélection de quelque 7000 artistes – nombre peu important eu égard à la quantité d’instituts des beaux-arts et d’artistes des différentes spécialités qui terminent leur cursus chaque année – 229 œuvres d’artistes des différentes provinces du pays ont été choisies. Le décompte par techniques était le suivant :

25 œuvres au lavis, 102 huiles sur toile (ill.3, 4, 5 et 6), 51 gravures (ill. 7) et 51 aquarelles. On notait des oeuvres de tous formats, les plus anciennes remontant aux années 70. On notait en outre une quarantaine de sculptures.

(ill. 3) WANG Yakun, Camarade d’étude (s.d.) hst, 120 x 70 cm (coll. Univ. de technologie de Taiyuan)

art contemporain chinois

(ill. 4) JI Wenlong, En marche vers l’avenir (s.d.) hst, 145 x 110 cm (coll. Institut Central des B-A de Pékin)

(ill. 6) LU Jinan, Le fabricant de sceaux (2013) lavis, 190 x 95 cm (coll. B-A de Xi’an)

(ill. 5) LI Mian, Camarades d’étude (s.d.) Hst, 150 x 170 cm (coll. Univ. normale du Hunan)

 

(ill. 7) Cette œuvre – le nom du graveur est illisible – est une synthèse entre l’estampage traditionnel et la taille-douce, de type aquatinte qui permet un travail des matières avec une apparente liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les thèmes, assez classiques, prennent désormais en compte des sujets occidentaux, vus, bien souvent, à travers des critères et filtres autres mais avec un sens de la narration tout à fait semblable à ce qu’il est dans les sujets plus chinois. En fait, pas facile de faire œuvre d’originalité avec une œuvre comme la Grande muraille (ill. 8). L’œuvre était bien choisie. Un luthier affairé à la préparation de ses instruments avait une grande présence au regard. Le souvenir des peintres-pompiers montrait un jeune homme rêvant de cet exotisme improbable (ill. 9). Quant au corps, surtout vêtu, sauf sur un ou deux bords de plage qui renvoient aux approches de Rancillac ou bien un Personnage sortant de sa baignoire et traduit dans un flou assez ambigu (ill. 10). Le lavis était traité de sa façon la moins traditionnelle afin que l’artiste obtienne tous les rendus de matières possibles. Même si la technique est la base de toute approche, il est à noter un soin de cette maîtrise qui permet une apparente facilité de rendu.

(ill. 9) YUAN Rusong, Evocation romantique (s.d.) hst, 200 x 130 cm (coll. Univ. normale de la Capitale)

 

 

 

 

 

 

 

(ill. 8) ZHU Shijie, La Grande Muraille (1971) hst, 36 x 75 cm

Pour la gravure, surtout de la taille douce, eaux-fortes, aquatintes et aussi xylographie et lithographie. Peu d’estampe numérique, encore entrée inégalement dans les mœurs des décideurs. Des formats imposants pour traduire des sujets intimistes ou étranges, toujours majoritairement dans une narrativité forte ou importante dans le processus de création des artistes choisis.

Les thèmes du réel chinois ont été bien choisis avec des paysages – la montagne reste toujours source de magie, de fascination -, des portraits de plain-pied traduisant une attention aux autres,

(ill. 10) TAN Zhao, Douche (2016) hst, 160 x 120 cm

de rares peintures de fleurs et d’oiseaux et des scènes de vie, de rue qui montrent une nouvelle génération, celle des classes moyennes, plutôt insouciante et nantie au niveau de son bien-être. Et aussi un regard sur la vie qui ne serait pas le même en Occident.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, le quartier 798 qui regroupe galeries, ateliers et commerces divers, présentait une rétrospective Fang Lijun (ill. 12), une exposition des Montagnes de Li Xinjian et aussi une exposition monographique de Yin Xiuzhen (ill. 13), « Back to the end » à la galerie Pace. L’exposition dure du 14 décembre 2017 au 3 mars 2018.

(ill. 9) LIU Shuang, Jours de lumière (s.d.) hst, 150 x 180 cm (Univ. normale du Hunan)

(ill. 12) FANG Lijun, Groupe (s.d.) gravure sur bois en couleurs 4/12 ex. (Galerie Triumph art space, déc. 2017)

(ill. 13) YIN Xiuzhen, Déchéance (s.d.) béton et métal, sculpture-installation

En fait, depuis 2001, année de l’entrée de la Chine à l’OMC, le pouvoir a accepté des sujets assez larges, à l’exception du nu et de la critique politique. Là encore, impossible de jeter la pierre aux édiles de ce pays dans la mesure où des minorités extrémistes et radicales veulent imposer une iconographie autre en Occident. Le plus important au fil des changements constatés reste cette liberté de création vectrice de changement et de diversité pour les générations qui se succèdent et le plaisir de transmettre leurs idéaux…

 

(ill. 14) Gâteau de longévité.                                         Le Palais des Beaux-arts est situé au cœur du « quartier culturel » de la capitale chinoise. Il jouxte la librairie Sanlian shudian, ouverte 24h sur 24, proche de la pâtisserie d’art Holiland, transcription phonétique de l’expression Haolilai 好利来, « Que les bénéfices entrent ».                                                       Dans ce lieu singulier, des compositions comme ce gâteau d’anniversaire orné de trois symboles d’immortalité, le pin, la pêche et la divinité qui symbolise la longue vie. Ces éléments propitiatoires sont essentiels à l’expression des souhaits, traduits aussi avec ces huit caractères :                       « Que votre bonheur soit semblable à celui de la Mer de l’Est. Que votre longévité soit celle de la Montagne du Sud ».

 

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