De la construction à la destruction sur la colline de Chaillot : un enchevêtrement entre histoire, architecture, anthropologie et art contemporain

 

Par Alain Cardenas-Castro

Un récent appel d’offre émanant de l’INHA — appel à contribution pour le numéro 2018-2 de la revue Perspective et relatif à la destruction — m’a permis de remettre un texte correspondant à la problématique donnée.

Cela a été l’occasion de faire le point sur quelques-unes de mes recherches in situ, en particulier lors d’œuvres réalisées au Musée de l’Homme dans un contexte bien particulier, à savoir la transition entre l’ancien et le nouveau musée. Je renvoie pour ce sujet au texte paru sur le blog Sciences et art contemporain en date du 29 octobre 2017.

Mes recherches ne se limitent pas à cet aspect des choses. En effet, j’ai, au cours de mon activité de fresquiste et de théoricien / praticien de l’image murale, proposé des sujets ou répondu à des appels d’offres divers. Au centre de mon propos, il s’agissait de l’occupation d’un lieu qui impliquait un changement d’image, une occultation d’une image précédente, recouverte de façon non destructive, ou bien, si les conditions ne le permettaient pas, de prendre possession complète des lieux. Ainsi les mises en place relatives du réel, à des simulations de réel exécutées lors de projets de différents ordres, à savoir, d’une part des commandes d’institutions et de particuliers pour créer des murs peints à fresque ou des peintures murales, et d’autre part d’œuvres qui se sont imposées à moi, toutes, sans exception m’ont poussé à travailler sur cet apport / destruction du réel qui génère un équilibre entre plein et vide, ou au contraire, le réduire à néant.

Je livre ci-après le projet – non retenu – transmis pour répondre à l’appel d’offre de l’INHA. Je le livre tel quel, sachant qu’il doit par ailleurs être alimenté et étoffé dans le contexte d’un séminaire Est – Ouest à venir.

Le point sera fait, en son temps, sur ce même blog.

Morceau de structure du Palais du Trocadéro construit en 1877, dans un style hispano-mauresque et polychrome suivant le goût de son architecte Gabriel Davioud. Pierre, mortier, enduit, pigment rouge, dim. 20 x 22,5 x 11 cm. (Coll. privée)

L’esprit des lieux, celui de l’ancien au nouveau Musée de l’Homme situé sur la colline de Chaillot demeure un imposant ensemble architectural qui culmine à une centaine de mètres de hauteur. Le Palais de Chaillot, en l’occurrence ce nouveau bâtiment qui a phagocyté l’ancien, a été construit à partir des vestiges de la déconstruction de l’ancien Palais du Trocadéro.

Les derniers travaux de rénovation du Musée de l’Homme ont fait apparaître cet ensemble hétérogène de strates architecturales issu de deux bâtiments construits à l’occasion d’événements de type éphémère, les expositions universelles. (voir en bibliographie)

 

 

 

 

Construire pour déconstruire et déconstruire pour construire

Ces phases de déconstruction et de reconstruction d’un même bâtiment ont pu faire apparaître des éléments surprenants.
 Plusieurs de ces objets qui témoignent de l’histoire architecturale du bâtiment et du contexte sociétal ont été retrouvés sur le chantier de rénovation du Musée de l’Homme. Ils ont intégré les vitrines dédiées à l’histoire du musée. Il existe aussi d’autres objets qui ont été sauvés in extremis de la destruction et récupérés par des personnels de services communs parmi les ordures. Certains se retrouvent également exposés dans les vitrines du musée. Témoignent-ils de la même histoire ?

Panneau d’entrée de la section ethnographique de l’ancien musée de l’Homme retrouvé dans une benne à ordures par un gardien de nuit en 2009.                                                                   Vitrine du Parcours Histoire, Atrium Paul Rivet, Musée de l’Homme, Paris.                                  Coll. A. Cardenas-C. © Alain cardenas-Castro

Pot en verre contenant le texte manuscrit d’un ouvrier sur un tract dactylographié à l’occasion des grèves du chantier de rénovation de 1936. Ce message a été trouvé derrière une cloison par les ouvriers du chantier de rénovation du Musée de l’Homme en 2009. Centre de ressource Germaine Tillon, Musée de l’Homme, Paris © Alain cardenas-Castro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cachet ayant appartenu à Michel Leiris.                                                (s. d.) La pièce est en métal et bois. Le cachet mesure L. 2,5 sur l. 0,8 cm. La longueur totale de la pièce est de 6,5 cm, larg. max. 3 cm. à la partie supérieure du manche dont l’arrondi devient une surface plane sur laquelle sont indiqués le nom et l’adresse du fournisseur Megras, 10, rue de la Vrillère [Paris Ier]. (Coll. privée)

La pratique de Pauline Bastard sur son projet de destruction d’une maison, Les États de la Matière en est un autre. Il peut être envisagé comme une reconstruction, de même que le processus de restitution vers leurs pays d’origine de restes humains conservés précédemment au Musée de l’Homme (Saartjie Baartman (1789-1815), Ataï[1]) aboutissant au bâti diplomatique structurant un solide accord international.

Des projets artistiques éphémères : le projet Art in situ

Dans le cadre de cette dernière période de rénovation architecturale et muséographique du Palais de Chaillot, propice aux expérimentations, plusieurs manifestations artistiques ont vu le jour sur le chantier du futur Musée de l’Homme. Comparable à des espaces autres, définis par Michel Foucault comme des hétérotopies[2] . Ces interventions artistiques dans ces non lieux[3] en destruction rappellent ces espèces végétales souvent communes qui se développent dans des recoins et fissures de chaussées ou de murs. Elles ne sont pas prestigieuses, souvent peu reconnues, mais elles attestent d’une vitalité qui ne peut être contrôlée et maîtrisée.

Parmi ces différents projets, certains sont resté totalement confidentiels comme celui initié par le photographe Alexandre Soria et l’ingénieur-travaux Aurélien Lamour de Caslou, d’autres moins, comme celui du photographe Georges Rousse donnant corps à une de ses œuvres anamorphique. D’autres encore, ont pu apparaître l’espace d’une journée seulement. Cela a été le cas pour le projet intitulé Art in situ. Ce projet éphémère est devenu le modèle à reproduire, emblématique de la programmation artistique et culturelle du Musée de l’Homme à ce jour. (voir en bibliographie)

Alain Cardenas-Castro, Musée de l’Homme in situ (2013), Acrylique et encre de Chine sur mur, 50 m2. © Alain Cardenas-Castro – MNHN

L’état de la peinture murale (bande verticale rouge) en juillet 2014. Recouverte par les cloisons des toilettes en devenir. Galerie de l’Homme, Musée de l’Homme, Paris © Alain Cardenas-Castro – MNHN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les œuvres d’art sont souvent appréciées, parfois jugées ou même, cela plus rarement vandalisées.
 Deux des six artistes présenté in situ ont provoqué des réactions de la part des ouvriers du chantier. En premier lieu le travail de Sylvain Sorgato, un dessinateur qui se soumet à un protocole de dessin particulier en dessinant les yeux fermés. En second lieu, les corps humains d’homme et de femme dessinés de manière réaliste par Diana Quinby.

Leurs œuvres ont provoqué des réactions mitigées de la part des ouvriers qui se sont exprimé en imposant leurs graffiti (ill. 1 et 2). La pluralité de ces expressions écrites et dessinées, n’a pas été effacée, suivant la volonté des artistes.

(ill. 1) Sylvain Sorgato. Musée de l’Homme, Sans titre (simultaneous) (2013), détail d’un de ses dessins accompagné de graffiti d’un ouvrier du chantier. © Alain Cardenas-Castro-MNHN

 

(ill. 2) Sylvain Sorgato. Musée de l’Homme, Sans titre (simultaneous) (2013). Graffiti sur le haut du mur de gauche. © Alain Cardenas-Castro-MNHN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Diana Quinby, Musée de l’Homme, Corps (2013), graffiti d’ ouvriers du chantier réalisé sur le corps de la femme faisant face à celui de l’homme complétant l’œuvre. Arche de l’architecture de Gabriel Davioud de 1878. © Alain Cardenas-Castro-MNHN

 

 

Aboutissement entre bâtiment en phase de transition plurielles : des éléments initiaux structurels aux répartitions intellectuelles et chronologiques.

L’adage occidental selon lequel « avec du vieux on fait du neuf » ou chinois voulant que « l’antique redevienne actuel » est en l’occurrence la problématique d’artistes qui ont totalement occulté, oublié, abandonné, l’importance en l’état de ce lieu qui donne naissance d’emblée à des œuvres éphémères. De ce fait, la destruction de l’œuvre d’art où qu’elle soit localisée, est pleinement intégrée. Elle laisse ainsi cours à toutes les formes ou phases de mutilations, celles-ci aboutissant à une destruction pure et simple.

Alors, lorsqu’une prochaine rénovation-destruction se fera jour, de ce mouvement de va et vient acyclique pourrait correspondre un rythme cyclique — les mêmes apparitions-disparitions, mises en place-déplacements, malédictions-souillages, etc. Ce rythme pourrait redonner toute sa force à ce seul processus générateur de vie pour des œuvres destinées à être effacées de cet environnement instable voire inexistant face à d’autres contraintes et axes de développement temporaire.

Tel sera mon propos dans le cadre du projet qui devra être développé.

Capsule temporelle placée derrière une cloison du chantier de rénovation du Musée de l’Homme en 2014. Boîte métallique de l’exposition universelle de 1937 et son contenu : plans des emplacements des interventions artistiques éphémères in situ qui ont eu lieu de 2013 à 2014. © Alain Cardenas-Castro

[1] Chef kanak tué en 1878 dont les restes humains ont été restitués en 2014. Voir en bibliographie.

[2] Concept forgé par Michel Foucault dans une conférence de 1967 intitulée « Des espaces autres ». Il y défini un espace concret qui héberge l’imaginaire. Voir en bibliographie.

[3] Voir : Augé Marc. Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, Ed. du Seui Paris 1992, 149 p.

 

Références bibliographiques :

Éléments de bibliographie :

  • Desmoulins Christine. Musée de l’homme au Trocadéro : palimpseste : histoire d’une renaissance : Brochet Lajus-Pueyo & Emmanuel Nebout architectes. Archibooks + Sautereau éditeur, 2016, 112 p. ill. en coul.
  • Catalogue de l’exposition Esprit des lieux : du Trocadéro au Palais de Chaillot. Archives nationale/Cité de l’architecture et du patrimoine, 2011, 140 p. ill. en noir et en coul.
  • Grognet Fabrice. Le concept de musée : la patrimonialisation de la culture des « autres » : d’une rive à l’autre, du Trocadéro à Branly : histoire de métamorphose, 2 vol. (709 f.) : ill. Thèse : Ethnologie et anthropologie sociale : EHESS : 2009.
  • Foucault Michel. Le corps utopique ; suivi de Les hétérotopies, Paris, Éditions Lignes, 19 juin 2009, 61 p.
  • Augé Marc. Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, Ed. du Seuil Paris 1992, 149 p.
  • Ackermann Niels. Looking for Lenin, Ed. Noir sur blanc, Paris 2017, 170 p.
  • Apollinaire . 1. L’insurrection des Néo-calédoniens de 1878 et la personnalité du grand chef Atai. 
In : Journal de la Société des océanistes, tome 25, 1969. pp. 201-219.
  • La lettre de la Société des amis du Musée de l’Homme, janvier 2014, n° 76, Art in situ

Sites et conférences :

  • Du Trocadéro au Jardin des Plantes, de 1878 à 1938 : le Musée d’ethnographie du Trocadéro et le Musée de l’Homme face ou dans le Muséum ? Entre ruptures et ajustements, conférence de Fabrice Grognet, 22 janvier 2015 dans le cadre du séminaire « Muséum, objet d’histoire » (Paris, Muséum national d’histoire naturelle). URL : https://objethistoire.hypotheses.org/655
  • Cardenas-Castro Alain (2017), « Parcours d’un fresquiste : formation, expériences et approches autres », in blog : Sciences & art contemporain IN – MH – OUT – OFF, août 2017. URL : http://alaincardenas.com/blog/compte-rendu/parcours-dun-fresquiste-formation-experiences- et-approches-autres/
  • Site du collectif Polop, URL : http://polop-blog-blog.tumblr.com
  • Ackermann Niels. Site de l’artiste, URL : https://www.nack.ch
  • Bastard Pauline. Site de l’artiste, URL : http://paulinebastard.com
  • Denant Jean. Site de l’artiste, URL : https://www.jeandenant.fr/site/jean_denant.html
  • Vallée Martine. Site de l’artiste, URL : http://martinevallee.com
  • Ozga Kasia. Site de l’artiste, URL : https://kasiaozga.com
  • Sorgato Sylvain : http://archives.lamaisonrouge.org/spip.php?article661
  • Cardenas-Castro Alain. Site de l’artiste : http://www.alaincardenascastro.com
  • Quinby Diana. Site de l’artiste : http://dianaquinby.blogspot.fr
  • Art in situ, événement 28/02/2014, Musée de l’Homme – MNHN, URL : 
http://www.museedelhomme.fr/fr/musee/actualites/art-situ
  • Art in situ, un projet art (mural) et science au MNHN. Conférence d’Alain Cardenas-Castro dans le 
cadre du symposium « Empreintes pariétales de l’Est et de l’Ouest : fresques, peintures murales, arts rupestres, polychromies, arts in situ », (séance 3/3). Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-arts). URL : https://www.beauxartsparis.fr/newsletter/2017_10_1/2017_10_1_fr.html

 

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