Art Paris 2019, une édition particulière ?

Salon Art Paris, compte-rendu narratif.

Du 4 au 7 avril 2019, sous la nef du Grand Palais, une 21e édition pour ce salon annuel Art Paris avec le développement d’un format dans le ton d’une foire internationale partagée sur deux thématiques : scène française d’un autre genre  et Étoiles du Sud avec exploration de l’art de l’Amérique du Sud.

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Cette année, une foire d’art contemporain qui conforte et cultive une identité particulière depuis plus d’une vingtaine d’années, approche qui met régulièrement en avant de nouvelles découvertes. L’accent est mis sur les scènes européennes envisagées de l’après-guerre à nos jours en proposant un tour d’horizon au fil d’une création internationale avec focus sur l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine.

La présence massive de quelque, 150 galeries, dont près de la moitié — 44 % — de nouvelles participations pour vingt pays représentés (avec pour la première fois l’Argentine, le Cameroun, la Bulgarie et le Pérou) sont réunies sous la coupole du Grand Palais.

 Création plurielles en deux thématiques

* Une scène française d’un autre genre

Une sélection au sein de laquelle les artistes femmes sont à l’honneur, y est solidement présente et affirmée, la première des deux thématiques, Une scène française d’un autre genre. Cet ensemble singulier est placé sous le commissariat de l’association AWARE. Ainsi 25 projets d’artistes femmes ont été choisis parmi les propositions des galeries participantes.

Pour rappel, les actions de l’association AWARE, cofondée par Camille Moreau, visent à « replacer les artistes femmes dans l’histoire de l’art » car « les artistes femmes sont sous-représentées dans les ouvrages d’art, les expositions et les collections de musées, quand elles n’en sont pas complètement absentes ». Suivant ce constat, l’association remet des prix aux artistes femmes de différentes générations depuis ces trois dernières années. Il n’en reste pas moins que cette classification – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – redéfinit implicitement des critères assez éloignés de la force initiale de l’art qui doit ainsi passer par le canal d’un lobby… Souhaitons que ces quotas n’affectent en rien un élément fondamental, le talent des plasticien(ne)s sélectionnées.

Le parcours proposé sera suivi de plusieurs manières, soit en s’orientant à l’aide des mentions sur les calicots des galeries qui présentent la sélection AWARE ou bien la sélection latino-américaine, soit aussi en suivant les calicots qui ont tout repris sur une même signalétique. Ce tracé pensé un avec parti pris d’efficacité pragmatique et en accord avec l’intelligence des lieux, révèle des parcours possibles, provoque surprises multiples et découvertes requinquantes par ces deux thématiques réunies. Des thématiques qui profiteront aux amateurs en quête d’un achat soudain et comme irrationnel tout autant qu’aux professionnels qui se dirigeront plus facilement vers un sujet choisi.

Un rappel succinct sur le fait qu’une foire – comme son nom l’indique – est principalement destinée aux échanges commerciaux et que le coût de son entrée peut se révéler dissuasif pour le visiteur désireux d’une initiation ou d’un bain dans les pluralités culturelle et artistique.

Suivant la thématique du genre féminin, la liste des artistes choisie par AWARE est étendue, une trentaine de femmes dont une vingtaine présentées individuellement. La forte présence de Béatrice Casadesus, peintre et installatrice d’œuvres hors normes, mentionnons pour mémoire une imposante manifestation de 2017 (galerie Dutko, Paris, en l’Île Saint-Louis) tandis qu’Orlan, rencontrée sur le stand de sa galerie Ceysson & Bénétière, fait la promotion de sa série de Self-Hybridation Précolombienne ; quant à Ulla von Brandenburg, elle est présentée par la galerie Art : Concept, un mot enfin sur Vera Molnár redécouverte par AWARE (prix d’honneur AWARE 2018 ex-aequo avec Nil Yalter) à la galerie Oniris.

** Étoiles du Sud : à propos d’une exploration de l’art de l’Amérique du Sud

Pour la seconde thématique, Étoiles du Sud : Une exploration de l’art de l’Amérique du Sud, un commissariat confié à Valentina Locatelli, commissaire d’expositions indépendante, basée en Suisse.

Invitée à choisir une sélection de créateurs du vaste continent latino-américain Valentina Locatelli explique ce choix complexe et difficile, en évoquant la signature du traité de Tordesillas, une référence à ce partage du monde que la diplomatie effectue comme un tour de passe-passe plein de virtuosité,, celle qui gère l’humain…. Un partage des Amériques entre les conquérants espagnols et portugais faisant suite à la découverte de cette dernière terra incognita à la fin du XVe s. Un fait historique et fondateur, déterminant culturel et artistique d’une certaine origine européenne. Ici encore, les simples choix esthétiques sont entourés d’une strate tout à fait autre.

Par ailleurs, les choix de la commissaire évitent un « occidentalocentrisme » tendance qui tend actuellement à s’estomper pour tenter de faire apparaître « une reconnaissance au-delà des stéréotypes ». En effet, le plus souvent, l’Amérique du Sud est vue entre exotisme et fantastique. Une essentialisation d’un art souvent méconnu et incompris et dont les racines latines sont passés aux filtres du syncrétisme religieux et de l’hybridation des cultures par le brassage des populations amérindiennes, européennes, africaines, et asiatiques.

Valentina Locateli s’attache assurément à abolir les hiérarchies géographiques afin de libérer l’expression artistique. Elle contourne l’écueil de l’eurocentrisme et ses cloisonnements pour présenter quelques personnalités choisies et marquantes de l’art contemporain international dans toute la diversité des disciplines et des contenus.

Sans un fil conducteur précis au départ, la curiosité nous oriente, parfois, vers des espaces d’exposition qui semblent ne pas correspondre dans ses propositions aux thématiques annoncées. Cela rend finalement agréable un cheminement entre surprises et diversité. Un essai d’odyssée, de promenade au fil des œuvres, a priori, cependant, calibrées autrement.

Ainsi, le long du parcours suivi au travers de ces deux thématiques proposées par la sélection AWARE et la création latino-américaine, se profilent des thèmes diversifiés en de forts partis pris déclinés parfois par des pratiques ou univers empruntés aux créateurs de l’art singulier ou aux populations autochtones d’horizons variés.

Quelques solo show – des expositions individuelles – où de nombreux artistes s’expriment avec des matériaux tressés,  brodés, ou cousus, des lieux uniques où ils présentent leurs œuvres. Ce sont quelquefois des autodidactes et des rencontres inattendues, comme celle qui met en présence de Sanjar Zhubanov, kazakhe dont la galerie n’a pas vraiment pris le temps d’affiner sa scénographie, animent nos pérégrinations. A voir, ses pierres peintes posées au sol, elles rappellent les productions artistiques du Gravettien sur un même support lithique et ses peintures stellaires renvoient aux géoglyphes du désert de Nazca et également aux compositions pariétales de Julien Salaud dans les sous-sol du Palais de Tokyo.

Un regard aussi au travail de l’artiste japonaise Ayako Miyawaki (1905-1995) dont les œuvres sont issues des substrats de sa culture insulaire et forment un ensemble de motifs zoomorphes, le plus souvent des poissons, source de richesse dans ces contrées et motif propitiatoire. Les œuvres proposées interpellent par leurs formes synthétiques et le recours à une gamme colorée de tons rabattus. La technique utilisée est celle du tissu appliqué, elle fait appel au recyclage de pièces que Miyawaki collecte et récupère afin de les placer sur une surface plus large pour créer un nouveau motif. Cet art du quotidien nous rappelle les collages chinois [gēbèi  袼褙] (voir l’article du 6 janvier 2019 sur le blog Sciences & art contemporain) réalisés par les femmes chinoises et rapporté par François Dautresme. On retrouvera, l’un d’entre eux encadré sous verre à la galerie Françoise Livinec.


Ci-dessus, quelques réalisations en deux et trois dimensions de l’artiste kazaque Sanjar Zhubanov sur le stand de la galerie Frédéric Moisan.

Ci-dessous, à gauche, collage chinois, tissus et colle de riz, 54 x 47 cm, stand de la Galerie Françoise Livinec ; à droite le travail d’Ayako Miyawaki, Galerie Frédéric Moisan.


              

Ex-voto du peintre mexicain Alfredo Vilchis Roque (1952-), peinture sur métal, dimensions variables. En 2011, son travail a été présenté par J. M. le Clezio pour sa carte blanche au Louvre.

Non loin, deux galeries ont mis en valeur des ex-voto mexicains contemporains rappelant que l’attrait du public se reporte de manière récurrente sur les techniques et modes d’expression d’un temps passé en Europe, un art d’essence spirituelle que l’on redécouvre dans une altérité lointaine. L’exposition organisée en 1989, au Centre culturel du Mexique à Paris, présentait déjà quelques-unes de ces productions religieuses de la collection du musée de la Basilique de Guadalupe à Mexico (voir en bibliographie).

A la Galerie des petits carreaux, la présence forte de Paloma Castillo. Née en 1965 au Chili, cette créatrice propose une variation de broderies sur toile en s’appropriant des sujets repris de quelques mythes et cosmogonies qu’elle relate sous des contenus et formes déclinés en plusieurs scénettes que l’on appréhende finalement plus vulgairement. Ses interprétations singulières, exprimées par des narrations lisibles de façons communes, sont réalisées à partir de réseaux linéaires répartis en surfaces colorées, s’inspirant des techniques et motifs utilisés dans l’élaboration des textiles anciens préhispaniques. Ses ensembles tissés et empreints d’une naïveté de surface sont le reflet de préoccupations très contemporaines. Les panels révèlent des titres-mots-clés, tels Bouche cœur et main ; Femme sortant d’une tête et cœur ; Cerf et prise ; Couple et soleil ; Cerf et serpent… Un retour autre aux mythes et subjectivités primordiaux.

         

Chemin faisant, un arrêt s’improvise devant la « signalétique appliquée » entre modernité et tradition de Kengo Nakamura. Né en 1969 au Japon, Nakamura exploite un procédé qui reprend la théorie du point allant vers la ligne, rapporté au plan de Kandinsky en faisant appel aux émoticônes qu’il démantèle et reconstruit sous la forme, ici, de peintures mises au point techniquement à partir de pigments minéraux naturels qu’il intègre au papier washi, le papier traditionnel japonais utilisé depuis plus de mille trois cents ans après son introduction  dans l’archipel au septième siècle par des moines bouddhistes venus de Chine. Selon Nakamura, les symboles émoticônes utilisés sur les innombrables supports numériques aujourd’hui auraient le pouvoir de rapprocher les individus en leur permettant d’exprimer pleinement la variété de leurs sentiments. De la galerie Tamenaga les émoticônes apparaissent ailleurs, en face, par la présence d’un tableau de Jean Dewasne (1921-1999), représentant de l’abstraction constructive…


Ci-dessus, à gauche, Kengo Nakamura, Emoticon, pigments minéraux sur papier washi, 80 x 100 cm ; à droite, Jean Dewasne, Âge de vivre (cerca 1960), laque glycérophtalique sur isorel, 97 x 130 cm, Galerie Patrice Trigano.


Un peu plus loin, sur l’espace de la galerie Anne de Villepoix nous retrouvons les sculptures/installations de Jean Denant, plasticien qui avait accepté d’œuvrer au Musée de l’Homme pendant le temps de sa rénovation (voir l’article du 29 octobre 2017). son projet de Mappemonde est aujourd’hui recouvert par les cloisons de l’actuelle Galerie de l’Homme du musée.

Jean Denant martelant le continent sud-américain au Musée de l’Homme, le 11 janvier 2014. © Alain Cadenas-Castro.

L’accrochage des dessins de Diana Quinby sur l’espace de la galerie Arnaud Lefebvre

 

 

 

 

 

 

 

Et le plaisir également d’apprécier quelques nouvelles œuvres de Diana Quinby. Parmi ses dessins « anthropologiques » proposés par le galeriste Arnaud Lefebvre, les plus récents sont tracés au graphite sur des papiers teintés accompagnant en d’imperceptibles nuances et en transparences ses investigations plastiques autour de la représentation du corps.

Quant à la répartition générale de l’espace, elle regroupe en deux aires géographiques, le « secteur général » et ce petit territoire qui réserve cette année la surprise de pouvoir (re)découvrir la jeune création contemporaine péruvienne, le secteur « promesses ».

Ce secteur de la foire présente des galeries émergentes qui, souvent, effectuent un travail d’accompagnement et de promotion de jeunes artistes. Quelques galeries non européennes suivent ce principe. Ainsi en va-t-il de l’énergique galerie Younique qui se partage entre Paris et Lima en sélectionnant des plasticiens péruviens. Avec quatre jeunes artistes contemporains péruviens, la galerie, avec d’une part son espace parisien du 13e arrondissement et de l’autre celui du quartier de San Isidro à Lima, présente de manière remarquable sur un espace réduit le dynamisme d’une jeune création en plein essor. José Luis Martinat qui a étudié en Suède à la Malmö fine arts academy et à l’université de Göteborg, s’exprime avec fougue et circonspection en utilisant l’image animée ; le dessin et les installations laissent une grande part aux mots et aux textes qui donnent le sens à ces réalisations plastiques pouvant quelquefois faire référence à des revendications politiques : ainsi ce drap usagé positionné verticalement avec pour sentence « pais con futuro », œuvre qui s’inscrit sans discontinuité dans une ellipse, entre en résonance avec sa deuxième pièce sur tissu dont les inscriptions à teneur politique, cousues au fil métallique, se déclinent sur une série de cercles concentriques, décentrés et emmêlés. Pour Mariú Palacios, une grande composition, un assemblage de photographies récentes, toutes suggérant le corps entre marquages appliqués et usages vestimentaires entre tradition et modernité.

               

    


Ci-dessus, vues d’ensemble de l’espace de la galerie Younique avec les œuvres, en bas à droite, de Mariú Palacios, Portafolio (2018), fine art print, ed. 4/5, 111 x 120 cm et de José Luis Martinat, en haut à gauche, Pais problema y possibilidad (2019), fil métallique brodé sur toile, 120 x 100 cm.


Cette dernière présentation de plasticiens péruviens illustre la synergie entre, d’une part, les modes d’expressions qui réactivent des techniques traditionnelles de réalisations et, d’autre part, les concepts utilisant les langages plastiques d’une nouvelle modernité. La présence actuelle de ces acteurs de l’art contemporain d’une certaine origine latine que nous avons en commun, permet d’étendre vers d’autres horizons nos points de vue, renouvelant nos perspectives occidentales plus à l’Ouest encore.

Bibliographie et sites

 

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