A propos des personnages de Wang Li, une incursion dans l’intimité du corps.   

Compte-rendu

La galerie-librairie Impressions a, durant ce mois de Nouvel an lunaire chinois, – du 26 janvier au 17 février 2018 – laissé les cimaises à deux artiste chinois, Wang Li 王犁 et Zeng Sankai曾三凯. Le commissariat de l’exposition a été assuré par Isabelle Baticle, plasticienne et sinisante.


par Christophe Comentale

« La peinture est bien vivante en Chine ! Une solide transmission de la peinture traditionnelle, un esprit curieux des autres cultures, un brin de jeu et beaucoup de poésie font de bons ingrédients pour une peinture savoureuse ». Propos inédits, Isabelle Baticle.

C’est de Wang Li dont il va être question ici, car, selon l’adage, « qui trop embrasse, mal étreint » ! Alain Cardenas-Castro traitera, par ailleurs, de l’œuvre de Zeng Sankai en raison d’affinités très personnelles et fortes sur les approches à ces œuvres monumentales qui conduisent à la fresque…

     
(à gauche) Wang Li et (à droite) Zeng Sankai durant leur exposition dans la galerie Impressions, fév. 2018.

Comme de coutume, la galerie ouvre ses portes à deux moments différents de la journée, le crépuscule pour le mercredi, la lumière du plein jour le samedi… Ces deux moments permettent, à l’insu même du visiteur, de voir les œuvres d’un œil différent.

De la biographie

Né en octobre 1970 dans la province du Zhejiang, Wang Li obtient en 1996 son diplôme au Département de peinture au lavis de l’institut des beaux-arts de Hangzhou. Son intérêt au personnage le fait, dès cette époque, représenter majoritairement ce type de sujet, qui reste au fil de l’histoire de la peinture un pôle aigu d’intérêt des créateurs. De 2001 à 2002, il effectue dans le même établissement un stage de calligraphie. Il entre en fonction dans cet institut jusqu’en 2004 ; il obtient une maîtrise en 2011, s’attaque ensuite au délicat exercice du doctorat sous la direction de Wu Shanming 吴山明 et Fan Jingzhong范景中. Ce qui permet l’obtention d’un poste de professeur dans cet établissement.

Ces quelques données sommaires permettent de voir une continuité dans le recrutement des enseignants en art en Chine, un processus somme toute assez classique : « je donne des cours de technique picturale à des étudiants qui vont, à leur tour, une fois le diplôme obtenu, devenir enseignants dans les lycées » résume Wang Li lors d’un entretien récent. Cette permanence de la technique, surtout dans le domaine du lavis, n’empêche nullement les créateurs chinois actuels de se positionner d’emblée par rapport à une démarche personnelle forte.

En marge de son activité d’enseignant, de praticien « qui développe une théorie acquise et dispensée comme un vecteur de travail et de composition », Wang Li aime aussi écrire. A ce propos, les œuvres se succèdent depuis une dizaine d’années chez différents éditeurs chinois. Il y développe ses idées sur la peinture au lavis, les interactions peinture – société…

De la douce chaleur de la distance

C’est avec cette formule qui sait allier chair et os – la structure et la matière – qu’Isabelle Baticle définit le propos de cet artiste. La formule est bien choisie, car, à y voir de plus près, les personnages se succédant au fil des 27 œuvres accrochées sur les cimaises des différents niveaux de la galerie interloquent et attirent par différents détails. Des détails qui, en quelque sorte, comme on le ressent de façon assez instinctive, génèrent confusément une familiarité, celle, positive, en l’occurrence, du déjà vu, mais un déjà vu fourmillant d’indices connus, de cette connaissance étudiée, approchée au fil de cette civilisation chinoise qui sait jouer de la complexité de ses racines, des fluctuations de son Histoire. Un ensemble qui génère la mise en espace d’un parcours, celui de Wang Li face à une richesse culturelle, la sienne, celle de ses envies, de ses identifications directes ou allusives. La chose ainsi dite renvoie à la densité des œuvres, et c’est là que le regard et le désir de chacun voguent dans le sillage de la complexité de l’œuvre qui fait face…

Dans un deuxième temps, un temps autre, pas forcément celui de l’immédiateté, mais plutôt de la projection qui enrichit l’œuvre par la réflexion lente, un sentiment de confusion, de brouillage des images rend ces lavis comme rebelles à une analyse qui voudrait les réduire à une formule de type lavis contemporain. La formule se révèle creuse, anachronique et surtout bien incomplète ! Les œuvres taraudent par leur richesse de stratifications, celle qui montre le temps nécessaire à Wang Li pour assimiler les données vues ici et là, des revues lues dans une période d’apprentissage, de recherche comme autant au fil des lieux visités, les musées et galeries, bien sûr, mais, cet ogre insatiable tire le plus séduisant parti des sites, des applications sur lesquels il met en ligne des publications qui disent, avec la succession des images et aussi des textes et citations, l’impact du moment face à un détail, fût-il a priori, banal au tout venant.

La densité de l’approche et la pluralité des sources

En fait, les œuvres se laissent approcher, mais, très justement, refusent la familiarité. Et ce regard sur des femmes, des couples, pour lesquels Wang Li a choisi la quasi nudité est le critère le plus fort pour imposer la distance. Sauf approche ou envie autre, aucune nécessité de se mêler à ces personnages, des êtres pas complètement humains, en raison, d’une part, de leur aspect allusif, rendu par des éléments sexués mais guère plus et de l’autre, par leur proximité à des bribes de nature, une souche d’arbre qui les protège, les recueille, les enlève au cadre urbain et normalisateur. Ces femmes proches des anciennes Vénus paléolithiques, source de fécondité plus que de plaisir, laissent, étrangement, planer une sensualité jugulée, mais pas complètement, car, si l’on va au fond des choses, ces évocations sylvestres renvoient à des pulsions de l’immédiateté, mais avec un côté fuyant pour ne garder que la force de l’instant fixé. Cet instant, il renvoie à d’autres images, celles de statuettes funéraires dont les dynasties chinoises sont friandes, dès les Royaumes combattants (Ve s. av. notre ère), mais surtout sous la dynastie des Han (IIe s. av. notre ère – IIe s.). Comment mieux cacher l’être humain qu’en livrant un substitut ? Cette approche confucéenne, est, ici, devenue une façon de vivre et de restituer des tranches de vie où tout est frontal mais la frontalité de Wang Li est douce et chaleureuse, elle m’a rappelé la douceur et la chaleur que Pan Yüliang a mis dans les représentations de ses couples. Pas de relent d’académisme, comme, hélas, cela se vérifie dans la majorité des représentations de personnages de l’art chinois. La quiétude des sens, une sorte de temps bien vécu, livré à travers la distance de l’Histoire, est, en tout cas, à mon sens, réussie et convaincante. En effet, quoi de plus navrant que des morceaux d’un réel disparate sans que cela soit, d’une façon ou d’une autre appropriable – ou pas – mais doté d’une cohérence interne ou entourée du brio du jeu qui est présenté. Car face aux œuvres, la fiction devient actuelle, voire réelle. Elle s’est imposée en douceur, assez facilement. Une fois cette première constatation passée, les causes de cet intérêt pour l’œuvre ne sont pas encore bien connues, ni complètement restituées.

                               

Wang Li, Couple (2016) et Femme-arbre (2016), lavis sur papier

Que Wang Li joue à donner une approche quasi nabie à ses personnages, cela est indéniable, les jeux de touches polychromes d’un Bonnard, d’un Vuillard ou d’un postnabi comme Michel Debiève, le montrent. Ces emprunts une fois signalés, seule demeure importante la sensibilité de Wang Li à cette polychromie de la douceur. Elle renvoie si besoin est d’avoir des référents autres, aux œuvres de la période insulaire de Gauguin, avec aussi cette même sensualité pleine. Une oeuvre de2012, Lac de jour vert (湖天一碧) livre le corps monolithique, comme usé, d’une femme-statue, assez proches des créatures néolithiques excavées dans les environs de Rodez et conservées au musée Fenail. Une même distance aux autres les entoure, les protège et leur laisse toute leur identité, a contrario de telle autre, La force de l’univers (万物生长), qui livre, comme pris sur le fait un couple animé de désir, mais un désir que le cadre intimiste dans lequel il est envisagé, rend en quelque sorte très appropriable. Si, certes, ce dernier élément n’est pas fondamental, il reste une donnée qui est implicite dans le propos de l’auteur. Avec Bleu (蓝), cette femme allongée sur le ventre renvoie à certaines mises en page de David Hockney où la satisfaction comblée des sens laisse aller le fil de la vie là où il doit aller…

Wang Li, Femme allongée (2015), lavis sur papier, 19,5 x 27 cm

Wang Li, Solitude (2012), 35 x 35 cm

Wang Li, Couple (2015), 68,5 x 34 cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Inconnu en France, Wang Li, comme nombre d’artistes de Chine ou d’ailleurs, doit cette première exposition à la chaleur d’une rencontre et aussi à son talent qui a su prendre possession des lieux dans la succession et restituée par une scénographie discrète et où la quasi-totalité des formats, le plus souvent 60 sur 30 cm, à l’exception de deux imposants rouleaux verticaux, a livré des tranches de vie qui confirment la vitalité de cet artiste au sein d’une société elle aussi en plein ébullition et attentive aux facettes multiples de la création.

A quand une rétrospective ?

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