A propos de « Mémoire de choc », florilège de peintures récentes de l’artiste chinoise Zhang Qiongfei

张琼飞个人绘画展

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Le rôle d’une galerie, c’est de révéler ou de confirmer des talents, en tout cas des pratiques et des œuvres nouvelles. C’est en cela que depuis plusieurs décennies, la galerie-librairie Impressions assume ce rôle avec toute la liberté de choix qui préside à ces expositions, dont plus de trois cents ont permis de révéler l’œuvre de créateurs que les circuits institutionnels classiques auraient négligé, voire ignoré ! Portrait d’une artiste du quotidien qui s’effiloche et de la vie qui passe…

Cette exposition de Zhang Qiongfei permet, outre le plaisir de découvrir une soixantaine d’œuvres, de reprendre aussi un vieux débat, celui de l’origine des artistes chinois et de leur appartenance – ou pas – à un courant provincial, lié à leur origine géographique.

Zhang Qiongfei, le soir du vernissage de son exposition Mémoire de choc à la Galerie Librairie Impressions (7 septembre 2018).

Née en 1973 à Yongsheng dans la province du Yunnan, « fille d’une poétesse et d’un père peintre, Fei héritera bien évidemment d’une œuvre familiale accoudée sur les fondations de Mao » comme le note Fr. Criquet dans un texte du catalogue de l’exposition. Cet environnement bien particulier n’empêche nullement la jeune fille de s’intéresser à la création artistique. Elle étudie à Kunming capitale provinciale du Yunnan, où elle obtient en 1996 son diplôme de l’institut des Beaux-arts dans la spécialité peinture à l’huile. Trois ans plus tard, elle termine un cycle d’études au centre de recherches populaires de l’institut central des Beaux-arts de Pékin. De 1996 à 2006, elle enseigne à l’université nationale du Yunnan, puis décide de mener une carrière d’artiste indépendante et, parallèlement s’installe en France où elle vit et travaille près d’Angers.

Des choses

Œuvres récentes à l’encre de Chine et au lavis sur toile.

Dans le catalogue abondamment illustré qui accompagne l’exposition, Mao Xuhui, artiste yunnanais a consigné différentes remarques qui résument de façon sentie le parcours de sa consoeur : « qu’il s’agisse d’êtres humains, d’animaux, d’habitants ou de vêtements, l’artiste les a tous incorporés dans son iconographie. Son univers graphique est clair, pur et direct, et à la fois sensible et fragmenté ».

La sélection de pièces, des œuvres à l’encre et au lavis sur toile, ont privilégié des objets. Ces objets, ils sont la plupart du temps ceux auxquels est confronté tout un chacun : à force de les avoir sous les yeux, ils n’existent plus, se fondant dans la banalité qui rend tout ce qui est inintéressant transparent voire invisible ! Mais Zhang Qiongfei ne voit pas les choses ainsi, elle semble aimer se colleter au réel et n’hésite pas à restituer une série de vêtements, de sous-vêtements, accrochés à des séchoirs portatifs circulaires ou isolés à des cintres plus classiques. Les tons, souvent dans un jus de lavis rose, contrarié de nuances violacées virant parfois à des tons sombres, traduisent bien cette usure des choses. Observation confirmée avec ces descriptions de gros souliers en piteux état… il n’empêche qu’elle est aussi très attentive à ces rochers-nuages qui renvoient aux anciens textes d’esthétique sur les formes instables qui permettent à la matière d’exister entre plein et vide… Zhang Qiongfei a peut-être aussi vu les pierres à magie, ces concrétions de magnésie qui par leurs formes évoquent les nuages porteurs de pluie utilisés au cours des rites Kanak pour faire pleuvoir… Ce qui est certain c’est qu’elle arrive à animer ces objets extraits du quotidien. Elle les assemble, les groupe, elle utilise de manière récurrente ce procédé de va et vient entre isolement et regroupement de ses « objets-modèle » qui sont rendus énigmatiques sans leur attribuer de pouvoir particulier.

 


Ci-dessus, œuvres récentes à l’encre de Chine et au lavis sur toile.


Dans un autre texte, le peintre Franky Criquet, constate que « le politiquement social n’existe toujours pas en Chine. Nous parlons bien d’une jeune peintre chinoise exilée par amour en France et non par amour de la France », notation qui semble plus évidente face, notamment à une grande composition d’où émergent épars dans un plan d’eau des livres d’un rouge usé portés à bout de bras par des êtres invisibles, rappel à l’histoire de la Chine qui prend une tournure plus concrète avec ces lignes qui précisent la biograpie de Zhang Qiongfei : « Ce n’est pas n’importe quelle peintre. Il suffit juste d’imaginer une fille élevée par son unique grand-mère dans les montagnes du Yunnan avec un père absent car il fut embastillé que quelques 14 années par le régime totalitaire maoïste. N’ayant été qu’une seule fois le voir pendant son enfance, accompagnée de sa mère, et vu que le voyage fut si long, l’autre bout de la Chine. Elle n’a que vomi en voyant son fragile père. Elle n’eut jamais de jouet sauf à part une petite réplique d’un Remington « révolver » que son petit cousin lui subtilisa aussitôt. Lui c’est un garçon ! N’oublions pas le sort des filles en Chine. Il y a encore quelques années une fille ne comptait pas plus qu’un chaton, alors je vous laisse imaginer la suite, ce n’est pas un livre historique que j’engage ». Ces éléments permettent de comprendre cette approche au quotidien qui semble fuir un présent trop frontal.

Quant au travail de l’artiste, puisons encore à la source de ce biographe : « Fei analyse d’abord son sujet à partir de photos, modèles ou objets. Et conformément à l’image qu’elle a de l’humanité, il en découle que l’époque devient une procession apocalyptique. Une histoire dont on oublie parfois qu’elle a été belle. Mais en décryptant l’œuvre, une force de lionne jaillit tel un volcan dans le choix de ses gestes picturaux. Rien n’est laissé au hasard, chaque phénomène est mesuré, rien n’est impossible tout est implanté dans la toile avec la seule et unique mesure de l’exil. Ce ne sont pas des candidats pour la mort, mais pour la révolution de la vie, le monde avec son interdiction du bonheur pour réfléchir aux diverses situations qu’il faudrait trouver pour solutionner les dégâts de l’industrie mondiale et de la consommation à outrance, la condition de l’animal et le rôle de la femme libérée. Aucun traitement religieux n’est absorbé dans son œuvre. La religion ? Connaît-pas ! Les différents courants de son œuvre vont de Kieffer à Zoran Music ».

 Des gens

Le corps, l’humain, est peu présent à travers le florilège d’œuvres présentées à cette exposition. Quelques-unes cependant, montrent la représentation très naturelle du nu. D’autres sont reproduits au catalogue, par exemple de grands formats de la série La femme animal (peintures à l’huile de 2009), La femme chat (2010) de personnages vus comme au détour d’une idée, d’une volonté de traduire des semblables aperçus un court instant, autant que de ce souvenir d’intimités d’où, avec beaucoup de naturel, émane une sensualité très naturelle, ce qui n’est pas encore si fréquent dans la peinture chinoise actuelle. Cette approche de Zhang Qiongfei rappelle celle, très directe également de Pan Yüliang (1895-1977).

Que le corps soit aussi peu distant de la chair se comprend facilement avec ces animaux dépecés dont les carcasses sont accrochées à des crochets de boucherie. On note comme une fascination pour la chair, présente aussi chez Soutine, Lucian Freud ou Liu Xiaodong…Vie, mort, permanence de ces émotions que les créateurs savent si bien sublimer. C’est, en fait, avec Francis Bacon et ses revirements au personnage, à ses descriptions fortes, parfois chargées de couleurs comme des afflux de sang incontrôlables que font penser certaines des œuvres de grand format de Zhang Qiongfei…

Cette créatrice venue d’une région vantée pour son environnement et son climat amènes, le Yunnan, montre à l’aune d’œuvres surprenantes que le parcours de cette artiste est le reflet d’une vie qui repose sur la richesse de l’expérience personnelle, outre des qualités narratives et fictionnelles qui structurent un réel intense. A Fr. Criquet le mot de la fin : « Si elle devait croire en un Dieu elle [Zhang Qiongfei] dirait simplement qu’il exagère. Sa bataille n’est contre quiconque, elle occupe juste une place dont l’écho n’est que silence (…). L’effort personnel de Fei est un seuil qui relève des circonstances historiques et l’écho de l’effondrement d’un monde dilué d’égoïsme ».

Exposition du 7 septembre au 6 octobre 2018, Galerie librairie IMPRESSIONS – 17 rue Meslay – 75003 Paris. Ouverture mercredi de 18h à 21h et samedi de 14h à 20h

Notes bibliographiques

  • [Catalogue]. Zhang Qiongfei 张琼飞, textes de Mao Xuhui, Zhang Qiongfei, Luo Fei. S.l. : 2016. 203 p. ill. [catalogue de l’exposition trilingue français, anglais, chinois, disponible à la galerie Impressions].
  • Avant-gardes先锋艺术, textes de Christophe Comentale et Catherine Schubert, trad. de Lin Quanxi. Pékin : Ambassade de France à Pékin, service culturel, scientifique et de coopération, 1998. 20 p. ill.

Lorsque j’ai décidé de créer la revue [apériodique] Avant-gardes 先锋艺术 en 1997-1998 (trois numéros parus), j’avais ressenti la vive nécessité de ne pas focaliser l’attention sur la seule création autour de villes imposantes comme Pékin, Shanghai…, le reste du pays semblant assez absent. C’est pourquoi une des trois livraisons, celle mentionnée ci-dessus, est relative à la création dans la province du Yunnan où j’étais allé rencontrer différents artistes qui s’étaient regroupés dans un groupe que Zhang Qiongfei rappelle dans le catalogue de l’exposition comme étant la Loft academy community. (ChC)

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