Phylactères, cartouches et bulles Est-Ouest

par Christophe Comentale

En faisant du tri dans différents fonds et en cherchant des matériaux pour la conception d’un livre, j’ai eu sous les yeux des phylactères qui m’ont interloqué.

En effet, ces éléments de dialogue, introduits de façon magistrale dans une œuvre, la plupart du temps religieuse, mettent en présence le signe écrit dans un contexte alors devenu le moyen d’une narration, d’un rappel de fait historique, ce qui n’est pas si fréquent en Occident où la création suppose un regard qui contemple plus qu’il sera enclin à lire. L’esthétique le cède alors à l’édification, à un appel à la mémoire de ce qui est conté.

Si l’on se propulse aux œuvres notables qui, au XXe siècle, ont permis de lier signe écrit et œuvre graphique, on peut citer l’étonnante collaboration de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay pour La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913) ou le Tableau-poème de Seuphor que Mondrian enrichit d’une composition originale (1928). A part cela, un vide terrible semble peser sur la présence du signe occidental dans l’art… jusqu’à la Lettre-paysage de Jörg Gessner (2019)…

Heureusement, a contrario, dès que l’on passe dans l’Asie sinisée, c’est radicalement le contraire, l’écriture manuscrite, les sceaux d’appréciation sur les peintures, les diverses façons d’intervenir, sur la surface d’une œuvre manuscrite ou imprimée, empêchent parfois d’apprécier le travail de l’artiste ! Quelques remarques devraient resituer la place, l’importance et la diversité du binôme texte-image Est-Ouest.

Ci-dessus, à gauche (ill.1)  Xixiangji, Miben xiangji, 5 juan. La planche représente, à l’auberge du Pont aux choux, Zhang rêvant de Yingying. 秘本西厢 五卷, 元代杂剧书箱。元王实甫選, 关汉卿续,明张道浚评校。明崇祯间(1628-1643)刻本。卷首冠图,单面方式,及合页连式。陈老连会面,项南洲嶲刻。

à droite (ill. 2), Bois Protat (1370-1400), impr. 1900. Épreuve obtenue après encrage et tirage de la face dite  de la Crucifixion, 60 x 20 cm. (BnF).


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1001 façons de voir le monde à travers le dragon du Musée de l’Homme.

par Alain Cardenas-Castro

(ill. 1) Le Musée de L’Homme et le parvis des droits de l’Homme, Paris (2020) © Jean-Christophe Domenech – MNHN

Inauguré en 1938, le Musée de l’Homme a fermé ses portes en 2009 pour une rénovation qui a durée six ans. C’est aujourd’hui une institution muséale incontournable à Paris (ill. 1). Revendiquant les héritages successifs des deux musées qui l’ont précédé, le musée d’Ethnographie du Trocadéro et le Musée de l’Homme, ce nouveau musée permet de comprendre les caractéristiques et les spécificités de l’Être humain, sur un parcours permanent d’exposition, la Galerie de l’Homme.

C’est une Galerie qui répond, selon trois parties successives, aux trois questions : Que sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? L’Être humain est ainsi défini dans une première partie décrivant, tour à tour, son corps, sa pensée, les liens qu’il crée en intégrant un groupe et son langage. Une deuxième partie est consacrée aux origines de l’Humanité depuis la Préhistoire. Elle se termine par une troisième et dernière partie qui vient clore le parcours d’exposition en évoquant la globalisation de notre monde contemporain.

Un des premiers agencements muséographiques à découvrir en entrant dans la Galerie de l’Homme est une vitrine murale qui vient reposer sur le mur orienté au nord de l’aile Passy du Palais de Chaillot. Cette vitrine de grandes dimensions, intitulée « 1001 façons de penser le monde » (ill. 3) est le dispositif qui définit l’Homme de manière la plus sensible, dans ce musée de sciences et de société qui lui est dédié. Par ailleurs, pour élaborer la disposition de son contenu composé d’une cinquantaine d’objets, la scénographe s’est inspiré des cabinets de curiosités[1] qui apparaissent en Europe dès la Renaissance. De cette vitrine emblématique de la Galerie de l’Homme, un des objets les plus curieux et remarquable est certainement le dragon sculpté par l’artiste taiwanais Liu Po-Chun (Liu Bocun) (ill. 2).

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D’une série de trois gravures de Nouvel an de Marion Tournebise

par Christophe Comentale

Dans ses écrits, notamment avec la vaste somme que constitue l’Introduction du christianisme en Chine, le père jésuite Matteo Ricci (1552 – 1610), premier sinologue et géopoliticien occidental, note durant ses années au service du monarque chinois Wanli (1563 – 1620), que le pays reste à la fois horrible et merveilleux, sachant rester mystérieux à qui ne sait s’y acclimater… Ces propos sont tout à fait conformes à ce que l’on ressent en fin d’année, voire au début de la nouvelle, si l’on suit le calendrier grégorien, face à un climat peu agréable.


Ci-dessus, de gauche à droite, 1 – Marion Tournebise préparant un sujet, mission du Hunan, déc. 2019 ; 2 – Marion Tournebise, sinisation parmi des motifs propitiatoires, Changsha, déc. 2019 ; 3 – Marion Tournebise au Hunan, avec et sans les collègues des Beaux-arts.


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Le livre d’artiste, un livre qui n’est pas un livre

Institut catholique de Paris, Bibliothèque de Fels,

Le livre d’artiste, un livre qui n’est pas un livre. Du 5 au 28 février 2020, du lundi au vendredi, de 9h à 19h.

Commissariat de Guillaume Boyer, Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Quelques mots avant de tourner autour des vitrines

Comme le rappelle l’un des commissaires, Christophe Comentale, « Depuis que j’ai le plaisir d’expliquer le raffinement, la diversité des sources et des images dans l’Asie sinisée aux étudiants du département d’histoire de l’art de l’institut catholique de Paris ou bien lors de conférences et manifestations diverses, ici ou là [plutôt en Chine], je m’aperçois, dès que je veux comparer ce qui peut l’être, que les regards sont un peu perdus. En ces temps de surinformation disparate, regarder les sites, les bases et les banques d’images, cela est, certes, bien, mais encore faut-il se rappeler ce que l’on a vu, comprendre ces images parfois presque surréelles tellement les outils informatiques les ont trafiquées, amenées à un statut complètement impossible. Lorsque les étudiants pénètrent dans des créneaux chronologiques plus anciens, ils semblent perdre pied et, s’ils ont devant les yeux simultanément une gravure sur bois occidentale du XVe siècle ou une divinité tutélaire chinoise, alors les choses se compliquent. Il en va de même quand on leur présente une œuvre de jeunesse de Zao Wuki [Zhao Wuji] et un estampage de la dynastie des Han ! Ils sont très sérieux, trop sérieux, parfois ! L’historien de l’art, tel un détective, doit autant aimer les images que les gens, savoir vivre avec, même si ces œuvres sont parfois discrètes, reléguées, hors du temps, oubliées »…

C’est pourquoi cet ensemble d’oeuvres qui constituent notre choix de livres de création – à notre avis improprement appelés d’artistes, tout comme art book est insuffisant en anglais ou tout autant chuangzuo shu 创作书 [livre de création] voire shougongshu 手工书 [livre artisanal] en chinois – doit leur permettre de regarder avec une simplicité toute franciscaine des livres a priori disparates, en tout cas hors des normes du livre instituées par le milieu de l’édition. Il s’agit de livres nés des envies, des désirs d’auteurs divers et variés, des auteurs qui aiment jouer avec les mots, avec les matériaux et autant avec les formes…

       

Bref, cette quinzaine de livres risque d’en désorienter certains, mais, comme beaucoup veulent se colleter à l’art moderne et contemporain international, ce petit parcours pourra être, pour certains, un bon début.


Ci-dessus, (ill. 8), livre n°1 – Marc Brunier-Mestas, Sales bêtes ; (ill. 2 et 3), livre n°6 – Béatrice Coron, The impatient patient ; (ill. 4), livre n°7 – Dominique Digeon, Dites, qu’avez-vous vu ?


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A propos d’un lavis de Zhou Qixiang, Jouer avec les grues.

par Christophe Comentale

Durant l’inauguration de son exposition « La vie poétique de Zhou Qixiang, peintures et sculptures », qui a lieu à Paris en la mairie du 13e arrondissement, du 20 janvier au 1er février 2020, outre les discours du maire du 13e arr. et de Tan Buon Huong, député et conseiller de Paris, le public a eu le plaisir d’assister à la création d’une oeuvre au lavis, Jouer avec les grues par le peintre Zhou Qixiang.

Jouer avec les grues戏鹤 (2020), lavis d’encre et de pigment, 70 x 36 cm. Signé et daté en colonnes, cachet cinabre.

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胡安·马努埃尔·卡德纳斯·卡斯特罗 描绘原住民生活的画家 / Juan Manuel Cárdenas Castro, peintre indigéniste.

Il est parfois opportun d’informer nos lecteurs, étudiants, chercheurs et historiens de l’art, des projets muséographiques présentés de temps à autre ailleurs et des documents spécifiques permettant leur promotion et leur diffusion.

À ce propos, l’événement biculturel Juan Manuel Cárdenas Castro a commencé au Pérou en octobre 2019 et il se poursuit actuellement par une série d’expositions itinérantes. Il se terminera en France en 2021. Le dossier de presse réalisé à l’occasion de cette première exposition à Cusco a été traduit en espagnol.

Afin que ce document soit accessible à un public plus large, nous avons choisi de le traduire en chinois (voir ci-après). Pour rappel, l’annonce de cette première exposition de Juan Manuel Cárdenas Castro au musée historique régional de Cusco a été publié le 19 septembre 2019 sous le titre Juan Manuel Cárdenas Castro, peintre indigéniste.

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Archéologie du geste graphique. Genèse, évolution et systématisation de la pensée pictographique en Chine du Néolithique à la dynastie des Tang

文之考:中國新石器時代至唐代象形思維之誕生、演變及系統化

Muséum national d’Histoire naturelle

École doctorale n° 227 
«Science de la Nature et de l’Homme : écologie et évolution»

THÈSE POUR OBTENIR LE GRADE DE DOCTEUR DU MUSÉUM

DISCIPLINE : ANTHROPOLOGIE CULTURELLE

PRÉSENTÉE PAR HU JIAXING


Ci-dessus : Hu, Jiaxing 胡嘉興 lors de sa soutenance de thèse du 12 décembre 2019 à l’Institut de Paléontologie Humaine (Paris).


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A la croisée de collections d’art entre Asie et Occident (du XIXe siècle à nos jours)

Ouvrage collectif dirigé par Marie Laureillard et Cléa Patin, éditions Hémisphères, 2019 (417 pages de texte + 72 pages d’illustrations couleur).

par Marie Laureillard

Pierre à encre de la collection Yang Ermin, Li Bai ivre [époque républicaine (1912-1949)], calcaire, 33,5 x 23 x 4,5 cm. © Collection Yang Ermin.

Depuis trois siècles au moins, l’Occident est fasciné par l’art d’Extrême-Orient. Les Asiatiques, quant à eux, collectionnent leur propre production artistique à diverses fins ou se passionnent pour l’acquisition d’œuvres étrangères. L’objet de l’ouvrage A la croisée de collections d’art entre Asie et Occident (du xixe siècle à nos jours) est d’identifier divers types de collectionneurs et de collections d’art asiatique en Occident ou en Asie, à l’époque moderne et contemporaine, à travers une approche interdisciplinaire mêlant histoire de l’art, esthétique, anthropologie, sociologie, économie ou politique. Les collections étudiées relèvent tantôt de l’art, tantôt de l’artisanat, tantôt d’artefacts d’usage quotidien, populaire ou rituel. L’ouvrage aborde ces questions selon plusieurs points de vue, celui des collectionneurs, celui des collections institutionnelles et collectives, celui du marché de l’art et des enjeux identitaires, avant d’examiner les diverses formes que peuvent revêtir ces rencontres transculturelles.

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